«Ce dos, cette façon de bouger, je crois que je les reconnaîtrais n’importe où dans le monde.» Voilà ce qu’aurait dit, à la fin des années 1980, Miles Davis alors qu’il revoyait, des années après leur histoire d’amour, Juliette Gréco. Sans avoir jamais connu la chanteuse, tout le monde peut en dire autant. Ce dos, cette façon de bouger, mais aussi cette allure de diva enroulée de noir surplombée d’un regard de jais, ces mains qui bougeaient et exprimaient la chanson – elle les qualifiait de «traductrices» –, on pourrait les deviner en un clin d’œil, reconnaître en seulement quelques mots déclamés ce phrasé particulier, cette manière de réciter des textes, quelque part entre le spoken word et la mélodie. La chanteuse, figure unique de la chanson française, est morte mercredi à l’âge de 93 ans.

Interview:  «Je ne crois pas en Dieu; je crois en Jésus, un homme, un mec»

Juliette Gréco n’a jamais vraiment changé. Elle a toujours gardé son élégance. Les années avaient passé, vieilli ce magnifique visage. Mais elle faisait tout pour le conserver, non pas ses traits à elle, mais ceux que sa carrière lui avait donnés. Comme un Michael Jackson dont l’apparence corporelle avait muté mais qui avait gardé quelques signes distinctifs, Gréco soulignait toujours ses paupières d’un fard noir corbeau, en accord avec ses cheveux, et ses habits. La chanson française avait deux dames en noir, il n’y en avait plus qu’une depuis la mort de Barbara en 1997. Cette obscurité qui, comme chez la longue dame brune, tranchait avec un sourire et un pétillement fréquent, rappelait ce que Gréco avait été, ce qu’elle est sans doute encore: un souvenir. De quoi? D’un autre temps qui semble aujourd’hui complètement révolu.

Traversée du siècle

Retracer la discographie de la chanteuse, voir qui lui a écrit des morceaux, faire la liste de celles et ceux qu’elle a connus revient à se plonger dans une époque qui semble si lointaine. Prévert, Merleau-Ponty, Sartre, Beauvoir, Brel, Brassens, Maurice Fanon, Boris Vian, Serge Gainsbourg, Joseph Kosma, Etienne Roda-Gil, autant de noms de personnalités dont il paraît presque surprenant que quelqu’un qui, hier encore, était notre contemporaine avait pu les croiser, partager la table du Flore avec eux.

C’est une de ces trajectoires qui traversent le siècle, se nourrissent et avancent avec les mutations des époques. Juliette Gréco naît en 1927 à Montpellier. Elle ne connut que très peu son père, policier corse, et grandit avec ses grands-parents maternels à Bordeaux. Au début des années 1930, leur mère l’emmène, avec sa sœur Charlotte, vivre à Paris. Elle y est petit rat. Quand la guerre éclate, le trio retourne dans le Sud-Ouest. La mère entre dans la Résistance, est arrêtée en 1943. La sœur aînée est également arrêtée par la Gestapo, sous les yeux de Juliette. Elle gifle un policier pour se faire embarquer et ne pas laisser sa sœur seule, est incarcérée pendant un mois à Fresnes.

Jugée trop jeune pour la déportation des résistants, elle n’ira pas à Ravensbrück comme sa mère et sa sœur, qui en sortiront en 1945. Gréco vivote jusqu’à la fin de la guerre. Quand la Libération arrive enfin, elle traîne à Saint-Germain-des-Prés, rencontre, rue Saint-Benoît ou ailleurs, ce pot-pourri d’intellos, de soldats américains en relève, d’artistes, de pique-assiettes… Gréco est misérable, vit à la petite semaine, déménage à la cloche de bois. Elle est aussi magnifique, fascine tout le monde.

Amitiés et rivalités

L’anecdote veut qu’un jour, faisant tomber son manteau dans un bar de la rue Dauphine, elle découvre une cave, propose d’y organiser des cafés-concerts. Ce sera le mythique Tabou, night-club où défilèrent les zazous – avec leurs faux cols qui montaient «jusqu’aux amygdales» disait la chanson – et les existentialistes. Tous se battent pour écrire des chansons pour elle. Sartre lui écrit Rue des Blancs-Manteaux, elle chante Si tu t’imagines, un poème de Raymond Queneau, La Fourmi, de Robert Desnos, Je suis comme je suis ou Les Feuilles mortes, de Prévert, Je hais les dimanches d’Aznavour.

Tout cela, encore une fois, paraît bien loin, et ancré dans le classicisme, dans un univers musical qui n’avait pas encore connu la modernité sixties. Et pourtant, il s’agissait bien du quotidien de cette coterie, faite d’histoires d’amour, d’amitiés, de rivalités. Juliette Gréco danse avec Merleau-Ponty, scandalise tout le monde, devient très proche de Françoise Sagan, multiplie les conquêtes. Elle rencontre Miles Davis, vit avec le jazzman une histoire passionnée. Elle est Blanche, il est Noir, ils sont tous les deux magnifiques. Elle l’emmène dans un grand restaurant vide, où on leur dit que tout est complet. Gréco prend la main du maître d’hôtel, crache dedans et le splendide couple s’en va. Davis dira plus tard qu’il ne l’a pas épousée pour ne pas qu’aux Etats-Unis elle passe pour une «pute» mariée à un Noir. Il dira également que c’est avec Gréco qu’il avait vraiment appris «ce que voulait vraiment dire faire l’amour à une femme».

Tropisme brésilien

Saint-Germain-des-Prés est alors le centre du monde. Et Gréco en est la reine. Les gosses de riches du monde entier viennent imiter son look d’allumette carbonisée, alors même que cette allure, elle l’avait conçue faute de moyens pour s’acheter des habits. Elle est devenue une star. Elle multiplie les enregistrements, les concerts. A l’étranger, la muse de la Rive gauche plaît. A Libération, en 2003, Juliette Gréco racontait son premier séjour à Rio de Janeiro: «Pour des raisons bizarres, dès le premier soir il y a eu une émeute mais pas du tout pour mon talent. On avait dit à ces gens que les existentialistes, ça chantait nu. Ils se sont retrouvés en face d’une femme habillée des pieds à la tête, bizarrement maquillée, ça les a étonnés.» Elle y restera plusieurs mois, en gardera un goût pour la musique brésilienne qui parfumera ses albums. Elle tourne au cinéma, avec Cocteau (Orphée), Melville (Quand tu liras cette lettre), Huston (Les Racines du ciel).

L’âge adulte est là, et Gréco chante les jeunes auteurs que sont, alors, Georges Brassens, Léo Ferré (Jolie Môme), Serge Gainsbourg (La Javanaise), Brel (J’arrive, La Chanson des vieux amants). C’est au milieu des années 1960 qu’elle enregistre les chansons qui seront ses tubes les plus reconnaissables du grand public, Un petit poisson, un petit oiseau ou Déshabillez-moi.

Vie folle et distinguée

Ces deux morceaux sont traversés par un esprit qui sera qualifié dans le monde entier de «très français». Voilà ce qui caractérise le plus sa carrière: sa capacité à franchir les barrières, à les exploser. Muse des intellos, des «branchés» avant même que le mot n’existe, elle sera une véritable vedette, une star connue de tous. Grâce à la chanson, mais aussi à la télévision. En 1965, elle est l’héroïne de la mini-série Belphégor ou le Fantôme du Louvre dans laquelle elle joue un rôle double, et terrifie la France d’alors, explosant les audiences, marquant l’imaginaire collectif.

Juliette Gréco, c’était la sophistication, l’élégance diffusée sur les écrans de l’ORTF, la promesse d’une vie parisienne folle et distinguée, cultivée. Mais également une figure de gauche, et pas seulement de la rive parisienne de la Seine. Elle a été proche du Parti communiste, puis compagne de route de combats humanistes, à l’image de celui qui fut son compagnon, Michel Piccoli. Gréco a enchaîné les galas pour des causes liées aux droits de l’homme, s’est levée médiatiquement contre le Front national, ou toute boursouflure d’extrême droite qui a toujours jalonné la société française de l’après-guerre. Elle a récemment connu le feu de ceux qui appellent au boycott de l’Etat hébreu pour ses concerts en Israël.

Elle n’a jamais été auteur. Ses chansons les plus emblématiques sont celles des autres. Ainsi de Parlez-moi d’amour susurrée notamment avant elle par Lucienne Boyer. Gréco a chanté sur des musiques de ceux qu’elle admirait, quels que soient les genres de musique, les registres émotionnels dans lesquels ils s’inscrivaient. Elle était sans aucune comparaison possible dans le panorama de la chanson française, l’exemple même de l’interprète. Elle s’en est toujours vantée, élevant ce statut à un niveau rare. L’intelligence de Gréco aura été de savoir s’entourer comme il le fallait, et de renouveler ce cheptel lettré qui voulait la célébrer. Ainsi, il n’y eut pas que Brel, Prévert ou Kosma mais aussi Abd al Malik, Miossec – qui dira d’elle qu’elle est une «punk» – ou Benjamin Biolay. Quasiment à chaque fois, était présent Gérard Jouannest, un temps accompagnateur de Brel mais qui fut surtout son pianiste et compagnon de longue date.

Elégance morale

Et puis il y avait cette (omni)présence sur scène. Vu d’aujourd’hui, Gréco donne l’impression d‘avoir toujours été sur scène, comme une cousine de Bob Dylan et son Never Ending Tour. Son ombre noire a été vue dans des lieux aussi variés que la Philharmonie de Berlin, des prestigieuses salles de Tokyo, la Fête de l’Huma ou des festivals en plein air. On pourrait enchaîner les compliments sur sa grâce sur scène, son élégance à la vie, qu’elle soit vestimentaire ou morale. Mais la force des personnages mythiques tient également à leur pas de côté permanent, à leur capacité à envoyer valser le sérieux et à fissurer le marbre de l’institution.

Un jour de 1981, au Tribunal des flagrants délires de Desproges, Gréco se lança dans une reprise de Bécassine de Chantal Goya. Elle récitait le texte si nunuche avec un érotisme pervers. C’est évidemment un minuscule détail de sa très longue discographie. Mais, dans cet infime fragment, se retrouve ce qui a fait l’essence même de cette vie, son charme, sa capacité d’attraction, son mordant. L’insolence de Juliette Gréco, son mélange de grâce et de gouaille, tout cela disparaît avec elle. Il n’est pas certain que beaucoup d’autres alchimies de ce genre soient possibles.