rétrospective 2011

Juliette, Piotr, Robert et les autres

Nos critiques racontent chaque jour leur année, via un journal de bord. Aujourd’hui, Marie-Pierre Genecand remonte le fil des salles de 2011

ö Robert Sandoz chasse et court

Monsieur chasse! en janvier, Antigone en septembre: Robert Sandoz, 35 ans, a marqué l’année théâtrale par l’affirmation de son talent à la fois usiné et audacieux. Les spectateurs du Théâtre de Carouge se souviennent sûrement des portes, mobilier et personnages lancés sur rails dans Monsieur chasse!, le vaudeville qui a ouvert larges les trottoirs du boulevard à Feydeau en 1892. Même élan pour Robert Sandoz. Après les tribulations conjugales de Moricet (formidable Joan Mompart), le metteur en scène neuchâtelois a négocié avec un bonheur égal Antigone, d’Henry Bauchau. Là aussi, un décor unique, une passerelle, raconte le palais et ses murailles; des musiciens sur scène évoquent le fracas des âmes et des combats; et les comédiens incarnent les débats psys de Bauchau sans trémolos. Il y a de la vie, beaucoup de vie, dans les créations du trentenaire. De la survie peut-être: lors d’un portrait, en septembre, j’apprends que, bébé, Robert Sandoz a eu un accident de poussette qui a marqué son corps à jamais. Et qu’à trois ans, il a dû rejoindre le foyer de ses grands-parents… «Je n’ai pas subi ces épisodes comme une sombre fatalité», sourit le jeune homme. Au contraire, ils lui ont appris, dit-il, à «tirer parti des accidents de parcours». D’où, sans doute, cette sensation de théâtre enrichi.

Un vol, un somme

Le théâtre est un art jaloux qui fait payer toute infidélité. Je l’ai réalisé lorsque, pour les besoins d’un reportage sur les femmes qui changent de métier à 40 ans, j’ai volé aux côtés d’une pilote nouvellement diplômée. Ascension en douceur, Mont-Blanc à notre portée, descente sur le lac en majesté: voler par une journée d’avril ensoleillée procure des sentiments exaltants. Mais shoote également. Le soir, comme chaque soir, je me suis assise devant un spectacle, décidée à le chroniquer. De cette création, je me souviens de la première réplique et… des applaudissements finaux. Entre-temps, j’ai dormi comme une bienheureuse. Rêvant sans doute du Mont-Blanc et du lac argenté.

L’eau de Juliette

Festival d’Avignon, 18 juillet. J’ai rendez-vous avec Juliette Binoche qui deviendra la Julie de Strindberg dans la soirée. Stéphane Bonvin, mon chef cette semaine-là, ne me le dit pas, mais il craint que la belle ne me congédie après dix minutes comme elle l’a fait avec un journaliste français qui vient de relater l’affront dans un article. Pas de trace de cette Juliette girouette, ce jour de juillet. L’actrice arrive à vélo, blazer d’étudiante et panier en osier. Dans la loge, elle parle de son plaisir à remonter sur scène, de l’existence de Dieu, des exigences du cinéaste Michael Haneke, de la capacité d’Henri Michaux à dire «le rien, l’origine». Et elle boit de l’eau. Chaude. Oui, Juliette Binoche fait bouillir de l’eau qu’elle boit nature, sans thé, ni café. L’astuce est connue des spécialistes des jeûnes et autres remises en forme karmiques. Mais jusque-là, je laissais cette épreuve aux assoiffés de pureté. Depuis Juliette, depuis son sourire resplendissant, ses allures de jouvencelle et son ton éveillé, je me dis que… En 2012, promis: eau bouillue, eau bue.

ö Ecouter, écrire et faire relire

«Ah, vous faites relire?» Une question et déjà, dans la voix de l’interlocuteur, un soulagement.

Ici, le vis-à-vis favorablement surpris s’appelle Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine basé à Paris. Ce jour de septembre, nous terminons un entretien touffu sur un essai qu’il vient de publier au sujet du baiser et je propose de lui envoyer le résultat écrit. Ce n’est pas une exception: portraits, enquêtes, interviews, dès que possible, je soumets aux intéressés leurs propos ou le récit qu’ils ont suscité. Surtout lorsqu’il s’agit de sujets délicats comme les artistes face à la crise financière ou la maladie d’Alzheimer. Le procédé a deux avantages. D’une part, il évite les erreurs et malentendus. D’autre part, il me permet d’être plus détendue. De me concentrer sur d’autres aspects que les seules paroles à consigner. Une date manque, elle sera complétée. En revanche, qui me parlera de cette mèche qui s’échappe, de cette jambe qui s’agite, de ce sourire qui s’ébauche? Bien sûr, je pourrais enregistrer. Mais prendre des notes a ses vertus. La rédaction permet à l’interviewé de souffler, à l’intervieweur de commencer à digérer les données. Un type d’articles, cependant, ne peut être soumis à relecture avant publication. Vous l’avez deviné, il s’agit des critiques. Ici, impossible de quêter l’approbation de l’intéressé. L’accord parfait serait pour le moins suspect.

ö Le théâtre comme une île

Très récemment, Moscou a, dit-on, retrouvé un visage combatif. Outrés par les abus de pouvoir de Poutine lors des dernières élections, les Moscovites descendent dans la rue, proclament tout haut ce qu’ils ont longtemps pensé tout bas, reprennent leur destin en main. Cette réaction est réjouissante car, il y a encore deux mois, Moscou ne brillait pas par son entrain. A la mi-octobre, on voyait bea ucoup de visages fermés le long des avenues encombrées. Beaucoup de silhouettes tassées, comme écrasées par les immenses immeubles staliniens qui semblent encore jouir de leur puissance. Et puis, contrastant avec ce froid climat, j’ai été invitée à visiter un havre de gaieté, une île où l’estime de soi n’est pas un mirage oublié. Le Théâtre Fomenko, au bord de la Moskova. Chaque soir, les 40 comédiens de la troupe jouent les auteurs du répertoire avec un plaisir évident et un succès qui l’est autant: le théâtre ne désemplit pas, les 496 représentations se tiennent à guichets fermés. Mieux, chacun des 40 Fomenki – c’est le nom donné aux disciples de Piotr Fomenko – a son portrait affiché dans le couloir qui mène à la salle. Il y a, dans ce lieu, un culte du comédien et du travail bien fait. Il y a, surtout, la conviction que l’art peut adoucir les rigueurs politiques et économiques d’un pays et redonner à ses habitants une idée de leur grandeur. Quand le théâtre représente une brèche si chaleureuse dans la morosité, on comprend encore mieux son utilité.

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