Irina Brook l'explique d'emblée. L'envie de mettre en scène Roméo et Juliette lui est venue en tombant sur un documentaire à la télévision. Il y était question d'employés de la poste de Vérone, en Italie, qui passent leurs journées à répondre aux milliers de lettres envoyées, jour après jour, au couple mythique. Des amoureux éperdus qui décident d'ouvrir leur cœur à des êtres de papier pour livrer leurs sentiments les plus intimes: c'est la force de la fiction, sa capacité à créer des archétypes – qui façonnent les aspirations mais aussi le quotidien de tout un chacun –, sa facilité à planter dans l'imaginaire, de siècle en siècle, des références, des comportements, voire des répliques qui ont évidemment arrêté l'attention de la femme de théâtre.

Son Juliette et Roméo, d'après Shakespeare, qu'elle propose au Théâtre de Vidy à Lausanne, est donc une ode à la fiction avant même d'être un chant à l'amour et à la jeunesse, ce qu'il est aussi bien évidemment. Que retient la conscience collective du drame des amants de Vérone? Un garçon et une fille, beaux comme le jour, tombent amoureux avec l'évidence de la première fois. Empêchés de s'aimer à cause de morbides querelles familiales, ils se donnent la mort. Point. Irina Brook tient cette trame centrale, magnifiquement construite par Shakespeare, ne s'en écarte pas, simplifie plusieurs scènes phares, écarte les sous-textes, les demi-teintes ou les interrogations sur le mal qui frappe les justes en plein envol.

Comme dans toute bonne comédie musicale (ou toute bonne série télévisée) – deux genres bénis pour leur capacité à étancher la soif de fiction –, il s'agit avant tout de faire évoluer des personnages qui vont jusqu'au bout de leur logique. Roméo et Juliette, machine à mythes, va déployer sa magie. La machinerie est tellement huilée et puissante qu'elle peut même fonctionner à cœur ouvert, toutes vis et tous boulons dehors, rien n'y fait, on y croit encore.

Roméo et Juliette se sont fondus dans la culture populaire. Comment en rendre compte sur une scène de théâtre? En y conviant le genre populaire par excellence: la comédie musicale. Car c'est bien la référence à la comédie musicale qui crée l'humeur générale du spectacle, lui donne son énergie contagieuse et lui permet d'aller jusqu'au bout du mélo. Des comédiens confirmés, des débutants, du rap et du hip-hop (et des musiques originales signées Frank Frenzy et Sadie Jemmett), de la variété italienne des années 50, des chorégraphies qui jettent un clin d'œil amusé à Broadway, les chansons d'amour de Cole Porter, des scènes de combat entre gangs sorties tout droit de West Side Story: Roméo et Juliette appartiennent à tous.

Ce melting pot joyeux, fragile, risqué (la première demi-heure n'avait pas encore trouvé ses marques le soir de la première et s'égarait vite dans un morne jeunisme) fonctionne grâce au talent de l'équipe de comédiens, danseurs et musiciens. Juliette et Roméo tout d'abord, Jennifer Decker et Alexis Michalik, tous deux signant ici leur premier grand rôle. L'attente est tellement grande sur de tels rôles – ils doivent être frais, bouleversants, érotiques, électrisants, surtout pas mièvres, etc. – qu'il y a de quoi en perdre la voix. Ils sont parvenus à être eux-mêmes, parfaitement centrés dans leur rôle, et à tenir le public en haleine, accroché au moindre battement de leurs cils.

Laura Benson campe une nourrice ultra-émotive, au rire qui fuse pour un rien, à l'accent british et s'habillant en vêtements de récupération. En père de Juliette, Jacques Martial a la détente comique. Le frère Laurent (Brontis Jodorowsky), ressort dramatique de première importance, a la dégaine new age. Et tous les amis de Roméo comme ses serviteurs (les mêmes comédiens jouent l'un et l'autre bien souvent, Cyril Guei, Hassan Ben Mohamed, Arié Elmaleh), rôles capitaux pour l'humeur du spectacle, recréent justement les private jokes qui fusent entre amis à la vie à la mort.

Donc à la fin Roméo et Juliette meurent. Et c'est comme l'amour qui s'éteint. La salle a pleuré, jeunes comme vieux. Mais, magie du théâtre, les deux comédiens se sont relevés. Se sont-ils embrassés? C'est possible, on ne se souvient plus. Tous les autres personnages étaient là autour d'eux, dans la lumière d'aube voulue par Shakespeare. Roméo et Juliette pas morts. On est heureux. Et puis les comédiens ont dansé comme sur une scène de Broadway. Alors on a ri. On a pleuré encore aussi.

Juliette et Roméo, Théâtre de Vidy, Lausanne, jusqu'au 23 décembre.

Rés. Billetel: 0901 553 901.