Le 7 septembre, l'auteur alémanique Jürg Schubiger recevra, à Copenhague, des mains de la reine du Danemark, le Prix Hans Christian Andersen appelé aussi «le petit Nobel». C'est la première fois qu'un auteur suisse obtient cette fameuse distinction, qui est avant tout le signe d'une reconnaissance internationale. Décerné tous les deux ans, il récompense l'ensemble de l'œuvre d'un créateur; parmi les précédents lauréats figurent Astrid Lindgren, Erich Kästner, Gianni Rodari, Paula Fox... Dans la catégorie «illustration», c'est l'Italien Roberto Innocenti qui a été choisi par le jury. Les candidats au prix sont proposés par les sections nationales de l'Ibby (International Board on Books for Young People), la Suisse étant ici représentée par l'Institut suisse Jeunesse et Médias (http://www.isjm.ch).

Depuis des années, Jürg Schubiger réinvente notre monde, repense et reformule la vie sur cette terre. Surtout les débuts. Il offre à ses lecteurs de tout âge sa vision poétiquement iconoclaste, décalée, d'une genèse aux effluves de «non-sens» anglo-saxon. Dans le monde de Schubiger, hommes, bêtes et objets partagent une même satisfaction face à ce qui les entoure, mais aussi de nombreux désirs, des manques qui souvent les assaillent et les propulsent sur les chemins: alors un cochon veut voir la mer, une ville bat la campagne...

L'auteur privilégie le fragment, le texte court. Une manière pour lui d'aller à l'essentiel, de le circonscrire en quelques traits et c'est ensuite au lecteur de retrouver, derrière les dialogues simples, les narrations délicates, comme une mosaïque première: un silence s'installe alors, un temps pour penser, pour laisser ces textes charmants et si peu bruyants, si peu bavards, faire leur chemin. La fraîcheur de sa prose, sa musicalité ont été magnifiquement rendues en français par des traducteurs comme Gilbert Musy, Ursula Gaillard et, pour le prochain ouvrage à paraître début novembre à La Joie de lire, son éditeur francophone, Marion Graf. On y découvrira, illustrés par Jutta Bauer, une alternance de textes, sorte de dialogue amical que Schubiger a partagé avec Franz Hohler. C'est très beau, cela fait sourire et réfléchir et cela s'appelle, je vous le donne en mille, Aux commencements.

Samedi Culturel: Eprouvez-vous un sentiment de filiation par rapport à celles et ceux qui vous ont précédé? Qu'est-ce qui vous influence?

Jürg Schubiger: Oui, je ressens un intérêt très vif, pas à proprement parler une influence. J'aime bien utiliser l'image de la nappe phréatique: tout ce que je lis me traverse et s'infiltre dans une sorte de nappe souterraine; alors commence le processus de transformation, c'est un processus métabolique, mon écriture se nourrit de cette source cachée. Par exemple, je me suis intéressé aux formes brèves, les contes de Grimm, les histoires d'Italo Calvino, des histoires zen aussi, les anecdotes et légendes hassidiques... Pour ce qui est du fond, j'aime beaucoup, dans les histoires zen, le motif du novice, celui qui est en attente de la grande révélation, or c'est toujours le plus banal, le plus quotidien qui s'avère le plus merveilleux.

Que signifie ce prix à vos yeux, y voyez-vous une reconnaissance de l'universalité de votre langue, de vos messages?

J'ai été sincèrement étonné. Ainsi mes livres parlent aussi aux lecteurs de Chine, d'Amérique du Sud? Il paraît que le jury a souligné l'humanité et l'universalité de mes histoires; je suis très heureux de l'aspect universel, c'est quelque chose qui me tient à cœur. Les personnages de mes contes n'ont pas de nom, pas de profil psychologique individuel, je propose des sortes de figures élémentaires.

Vous êtes écrivain et psychothérapeute, quelles passerelles relient ces deux mondes?

Ce qui lie les deux, c'est la recherche du point charnière, ou du pivot, je ne sais pas au juste comment l'appeler. Le lieu où les choses commencent à bouger. En thérapie, on a souvent affaire à des personnes qui usent d'images fixes, qui sont confrontées à des idées figées, là où se situe leur problème; mon rôle est d'apporter de la mobilité à tout cela, de permettre le mouvement, comme dans mes textes. Trouver le point où tout est lié. Pouvoir considérer les choses autrement, aussi, apporter cette fluctuation des points de vue, c'est essentiel. J'ai également appris à supporter de ne rien savoir de mes patients... et ne pas savoir quelle direction prendront mon texte, mes personnages.

Vous maîtrisez très bien le français, est-ce lié à votre enfance, ou à des inclinations littéraires?

Ma mère a passé dix ans de son enfance en Suisse romande, son père était Neuchâtelois. D'elle, il me reste des expressions du quotidien, la prière du soir. A présent je lis Proust et Claude Simon en français, par exemple, mais après les avoir lus en allemand.

Le prix va vous ouvrir les portes d'autres pays, d'autres cultures, lesquels auraient votre préférence, où rêveriez-vous d'être lu?

J'aimerais être traduit en anglais, pour l'Angleterre et les Etats-Unis bien sûr, mais aussi pour l'Australie, la Nouvelle-Zélande...

Vous semblez beaucoup aimer les commencements, les genèses même. Est-ce lié à votre goût pour ce qui naît, ce qui est encore à venir?

Il s'agit d'une certaine vision du monde qui ne cherche pas à connaître la fonction des choses; en ce moment, par exemple, je vois juste que ce vent, dans le jardin, fait bouger les branches. Pour un livre, Unerwartet Grün, je suis monté pendant une année sur une montagne et j'ai décrit ce que je voyais, je l'ai fait à 44 reprises, le paysage et mon regard sur le paysage changeaient tout le temps. Ça a aussi à voir avec la condition même de mon écriture: n'être sûr de rien. Pour que je commence à écrire, deux choses me sont indispensables: être persuadé que rien ne m'empêchera d'écrire aujourd'hui, et n'avoir aucune idée de la façon dont je vais commencer ou continuer. Chaque chose est un début. Et moi je suis constamment dans l'incertitude, je suis un éternel débutant.

Qu'allez-vous dire lors de la remise du prix à Copenhague, devant le prestigieux parterre du Congrès d'Ibby?

Je vais parler du bonheur. A partir d'un conte d'Andersen, Les Galoches du bonheur: celui qui les porte est toujours transporté là où il souhaite aller. Mais les personnages du conte ne deviennent pas heureux pour autant. Il faut en conclure que si vous souhaitez quelque chose et que vous l'obtenez, vous serez déçu... Je vais lire aussi un texte que j'ai écrit, tiré du recueil D'où vient le nom des animaux, «La jeune fille et le bonheur», l'histoire d'une fille qui fait tout faux, tout le temps, elle fait le contraire de ce qu'il faudrait pour arriver au bonheur et au fond elle y arrive. Et puis je vais finir en me demandant: si Andersen lui-même avait reçu ce prix, auquel il a donné son nom, comment se serait-il remercié?