La naissance du Zürcher Theater Spektakel est probablement une histoire unique dans le monde européen des festivals. Elle est aussi l'exact contraire de celle de la Bâtie, manifestation genevoise qui est de trois ans l'aînée de sa sœur zurichoise. Car la Bâtie a été lancée par des artistes indépendants, dont Marcel Robert et le Théâtre du Loup, qui revendiquaient un espace pour la création «off». Accueillir des spectacles venant d'ailleurs était à l'origine moins important que le soutien apporté à la vie artistique locale se déroulant hors institutions. Alors que le Zürcher Theater Spektakel est né, lui, en 1980, par la grâce de trois personnes qui se trouvent avoir la même envie au même moment: lancer un festival de théâtre international, dans un lieu festif, convivial et agréable. Ces trois personnes sont Nicolas Baerlocher, représentant culturel de la Ville de Zurich, Wolfgang Wörnhard, alors directeur des relations publiques auprès du Tages-Anzeiger, et Jürg Woodtli, alors producteur de spectacles. Ainsi, le festival eut au-dessus de son berceau, dès ses premiers balbutiements, les bonnes fées qui devaient le subventionner et veiller à son avenir: le Tages-Anzeiger et la Ville de Zurich.

Dix-neuf ans plus tard, cet engagement ne s'est pas démenti, le festival s'épanouit et s'est gagné des sponsors eux aussi fidèles: la Banque Cantonale Zurichoise et l'assurance Swiss Re. Le Zürcher Theater Spektakel, qui peut accueillir des troupes du monde entier et quelques stars – Peter Brook, Anne Teresa de Keersmaeker, la Fura dels Baus, le Collectif de Parme, mais aussi le Théâtre du Loup de Genève y sont passés – se porte bien, car il bénéficie de la confiance et du soutien de toute une ville, des politiciens aux sponsors en passant par un public fidèle et curieux. «Avec Nicolas Baerlocher et Wolfgang Wörnhard, nous avons décidé de faire le festival, nous nous sommes serré la main et cette union ne s'est jamais brisée, alors que nous n'avons jamais signé de contrat. C'est exceptionnel», se souvient Jürg Woodtli. Pour le lieu, un emplacement est immédiatement choisi: la Landiwiese, vaste pelouse en bordure du lac qui avait été utilisée pour la Landi de 1939 et était depuis lors abandonnée.

Un festival est pris comme exemple pour le lancement du Zürcher Theater Spektakel: celui de Munich, qui, à l'époque, accueillait les Pina Bausch, Peter Zadek ou George Tabori. Car Jürg Woodtli, après avoir été critique de jazz puis producteur de la troupe indépendante Jerry Dental Kollekdoof, fut appelé à collaborer au Festival de Munich où se retrouvaient les productions cultes du théâtre indépendant. Parallèlement, il se rendait régulièrement au Festival de Nancy, alors dirigé par Jack Lang. Ainsi, lorsque naît le Zürcher Theater Spektakel, il décide avec ses coéquipiers – en s'inspirant des modèles allemand et français – de fonder un festival international des troupes de théâtre indépendantes. «Nous recherchions des spectacles d'auteur, précise Jürg Woodtli. Nous ne voulions pas accueillir la énième version de Hamlet, mais trouver des pièces écrites par des troupes. Et nous ne pouvions pas nous imaginer invitant des spectacles institutionnels. Cela a changé après quelques années, lorsque la frontière séparant le «in» et le «off» s'est effritée. Lorsque nous avons commencé, nous ne savions absolument pas si nous aurions du public. La première année, il a plu pendant les huit jours que durait le festival. Mais, après deux ou trois jours, les spectateurs sont venus, malgré la pluie. Depuis, et malgré les critiques qu'ils peuvent lui opposer, ils sont restés des fidèles du festival.»

Jürg Woodtli, pour concevoir sa programmation, a toujours eu un credo: un festival devrait permettre de découvrir des mondes et leurs réalités politico-sociales. «Lorsque nous avons monté tout un volet consacré à l'Afrique du Sud, en 1987, nous en avons appris beaucoup plus sur ce pays que ce que les médias pouvaient en rapporter», affirme-t-il. D'année en année, au-delà des fidélités, l'horizon géographique du festival s'est élargi. Centré d'abord sur la Belgique et la Hollande, il s'est ensuite ouvert sur l'Espagne, l'Italie, la France, puis l'Afrique, Israël et les Amériques. Cette année, pour la première fois sera invité un spectacle venant d'Australie.

En 1989, Jürg Woodtli quitte le festival pour diriger la Gessnerallee, théâtre destiné à la scène indépendante. Il passe le témoin à Markus Luchsinger qui, après avoir écrit un livre sur Joyce, réalisé des dramatiques pour la radio, travaillait comme dramaturge au Schauspielhaus. Sous son impulsion, le Theater Spektakel continue son expansion: des sponsors sont trouvés, de nouveaux lieux sont investis, comme une halle industrielle à Tiefenbrunnen, une ligne de bateau est mise en service, un prix est décerné chaque année à une jeune troupe. Sur le plan artistique, Markus Luchsinger ne se contente pas d'être un simple acheteur de spectacles, mais il développe un partenariat avec des compagnies pour que des créations puissent naître au bord du lac de Zurich. Il a encore un projet en poche: trouver un bel endroit, apte à accueillir des troupes en résidence.