Cinéma

Jusqu’à ce que la mort vous sépare

Palme d’or pour «Amour», une œuvre bouleversante

La police enfonce la porte et découvre les corps. Il n’y a pas plus de suspense dans Amour que dans l’inéluctabilité de la mort: Georges et Anne sont décédés. Le film évoque les derniers mois d’une si longue vie en couple en commençant par les derniers feux. Les deux octogénaires assistent à un concert. On ne voit pas le pianiste, pas même le piano. Le réalisateur filme le contrechamp, la salle pleine où sont assis, décentrés, Anne et Georges.

Le lendemain, Anne a une absence. C’est une petite attaque cérébrale. S’ensuit une opération qui tourne mal. Anne se retrouve sur une chaise roulante. Georges organise la vie quotidienne, engage les aides à domicile et gère les intrusions d’une fille (Isabelle Huppert) débordant d’une sollicitude inutile. La santé d’Anne se péjore. La douleur l’égare. Alors Georges s’acquitte de sa promesse de ne jamais la renvoyer à l’hôpital, en lui faisant don d’une ultime preuve d’amour. «Tu es un monstre, mais tu es gentil», lui avait-elle bien dit.

Deux comédiens prodigieux

Dans Amour, Michael Haneke capte ce moment de la vie où le temps qui reste s’amenuise tandis que l’espace rétrécit – «Quand on va du lit au fauteuil et puis du lit au lit», pour reprendre les vers de Brel. Il le fait avec une pudeur et une élégance inouïes: «Le thème du film est grave, il ne fallait pas le trahir avec des bêtises comme la sentimentalité ou une dramatisation excessive», dit-il. Grand contempteur des bassesses, le cinéaste autrichien fait montre d’empathie. Au gré de films glaçants, il a épinglé l’indigence spirituelle et morale de ses concitoyens (L e Septième Continent, Benny’s Video), évoqué les séquelles de la guerre d’Algérie (Caché), les ferments du nazisme (Le Ruban blanc) ou la fascination pour la violence (Funny Games)… Avec Amour, il ramène à l’écran l’âge et la souffrance que la société – et le cinéma! – a évacués.

Il s’appuie sur deux comédiens prodigieux, Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant. Celui-ci avait arrêté le cinéma. Pour Haneke, il est revenu sur sa décision. La profondeur douloureuse de son regard, la justesse de ses gestes et des mots qu’il prononce avec des nuances qui n’existent pas sur le papier sont ­bouleversantes. Et lorsque Georges, épuisé, excédé, donne une claque à sa femme mourante, impossible de ne pas penser au drame de l’homme derrière le talent du comédien.

Immense metteur en scène, Haneke ménage sur la fin du film un intermède d’une simplicité et d’une puissance stupéfiantes. Il filme tous les tableaux de l’appartement. Ces paysages ouvrent des fenêtres sur la nature, extérieure au huis clos, et reflètent l’âme de ceux qui les ont vus pendant cinquante ans.

A Cannes, Amour a remporté la Palme d’or. Cette récompense suprême était une évidence.

VVVV Amour, de Michael Haneke (France/Allemagne/Autriche, 2012), avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert, 2h07.

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