Kirsty Gunn. Le Garçon et la mer. 44, un an de vie d'écrivain à la maison. Trad. d'Anouk Neuhoff. Christian Bourgois. 166 p. et 330 p.

Toujours, labourer son petit arpent de terre, inlassablement. Pour beaucoup de romanciers, écrire consiste à ressasser les mêmes thèmes, à se frotter aux mêmes hantises, à jeter sur le papier une poignée d'obsessions. C'est le cas de la très attachante Kirsty Gunn, née en Nouvelle-Zélande et aujourd'hui installée à Londres. Son monde à elle, infiniment remodelé à la manière de la toile de Pénélope, est celui de l'adolescence et de l'enfance. C'est là que tout commence et c'est là qu'elle revient sans cesse. Comme si tout départ était un retour, vers des paradis à jamais perdus. Comment ça naît, l'écriture? «Une piqûre qui se change en déchirure, répond Kirsty Gunn, les souvenirs qui remontent, tout le processus qui se met en marche. On ne peut pas éviter la route conduisant au pays natal. Quoi que vous fassiez, vous en reviendrez toujours au bercail.» Ce voyage, l'auteur de Pluie et d'Histoire aux yeux pâles l'accomplit avec beaucoup de tact, beaucoup de grâce. Parce qu'elle est mélomane, elle aime les nuances. Et parce que la peinture la passionne, elle est une aquarelliste des sentiments. «Je traite un matériau si chargé émotionnellement que je vise la sobriété pour ne pas verser dans le pathos, poursuit-elle. Je cherche un son, un ton, une couleur. J'écris jusqu'à ce que je parvienne à cette note-là, jusqu'à ce que ça sonne juste.»

Il n'y a guère d'intrigue dans le nouveau roman de Kirsty Gunn, Le Garçon et la mer, mais une rafale de sensations, des gerbes d'écume dans le ressac d'une écriture submergée par l'océan. Et c'est évidemment sa propre adolescence que la romancière transpose ici, une fois de plus: son héros - Ward, 15 ans - est son alter ego. Comme elle, il aime la mer par-dessus tout. Pour lui, elle est «un grand corps qui vous tient dans ses bras» et s'il ne cesse de l'affronter sur sa planche de surf, c'est pour se prouver qu'il peut vaincre ses complexes: timide, écrasé par son père, souvent malmené par ses copains, Ward n'est heureux que lorsqu'il va danser sur les flots déchaînés, en se prenant pour Poséidon. Et le jour où une vague plus haute que les autres se dessine au large, se soulève peu à peu et déferle vers le rivage, il se lance à l'assaut, conscient qu'il lui sera peut-être fatal... Ce duel contre la mort, Kirsty Gunn l'orchestre avec une sobriété remarquable, dans un roman de formation où la mer sert de métaphore à l'adolescence - le temps des grands défis et, parfois, des irrémédiables naufrages.

Parallèlement, les éditions Christian Bourgois publient 44, un an de vie d'écrivain à la maison, un florilège de textes qui tient du carnet de bord et du journal intime. Kirsty Gunn y raconte comment on peut être romancière sans jamais s'enfermer dans une tour d'ivoire. «Ce livre est une réponse à l'existence qui se déroule autour de moi tandis que je vis et travaille avec ma famille à la maison», écrit-elle. Et elle ajoute très modestement: «Comment pourrais-je être grandiose, tant en dimension qu'en intention, quand le brouillon d'un texte se trouve griffonné à côté d'une assiette de Weetabix laissée en plan?»

Suivent 44 fragments d'une mosaïque où se mêlent de brefs poèmes - troussés comme des haïkus -, des nouvelles, des lettres et d'admirables petits essais truffés de digressions littéraires. Sur le quotidien d'une «intellectuelle au foyer». Sur la vie de famille dans le roman moderne, cet «art de la banalité où le domestique devient l'existentiel», façon Raymond Carver. Sur les femmes qui ont consacré des récits au huis clos de la maison - Carol Shields, Alice Munro, Jayne Anne Phillips. Sur les histoires qu'une mère raconte à ses enfants à l'heure du coucher - une manière de transformer la chambre en «un lieu universel», comme disait John Donne. Et sur la mer dans la littérature, «cette sorte d'infini à l'intérieur d'un abîme» dont ont si bien parlé Hemingway ou Katherine Mansfield. D'un texte à l'autre, Kirsty Gunn esquisse un art singulier, léger et sautillant, qui se plie aux exigences de la maternité et de la féminité. Pour dire comment l'ordinaire peut parfois devenir extraordinaire...