C'était l'immédiat après-guerre. Les Etats-Unis vivaient une époque d'euphorie sans précédent. Cinq jeunes pianistes classiques, les premiers nés sur sol américain à atteindre un tel niveau, se partageaient la vedette outre- Atlantique: Leon Fleisher, Gary Graffman, Byron Janis, William Kapell et Julius Katchen. Ces deux derniers devaient disparaître prématurément. Quant aux trois autres, des problèmes de santé étrangement similaires (paralysie de la main droite) les éloignèrent peu à peu des salles de concert, alors qu'ils auraient pu (et dû) occuper les toutes premières places de la vie musicale. Aujourd'hui âgé de 70 ans, président du Curtis Institute de Philadelphie depuis 1985, Gary Graffman reste un pianiste et un musicien extraordinaires, qui se consacre désormais au répertoire pour la main gauche seule. La présence du musicien new-yorkais à Verbier constitue l'un des événements du festival.

Dans la station valaisanne, où il est venu avec l'orchestre du Curtis Institute (lire Le Temps du mardi 20 juillet), Gary Graffman a donné la semaine dernière un magnifique concert de musique de chambre en compagnie d'étudiants ou frais diplômés des classes d'archet de son conservatoire. On retrouvait dans son jeu charnu et dramatique (Quintette de Schnittke) ou suprêmement élégant (Suite op. 23 de Korngold) toutes les qualités de ses enregistrements des années 50 et 60, notamment les Concertos 1 et 3 de Prokofiev avec Georg Szell (Columbia/Sony, à rééditer). Personnalité attachante, grand connaisseur d'art chinois, pédagogue d'exception (il compte parmi ses élèves le fils de Soljenitsyne, Ignat, excellent pianiste), cet humaniste livre ses impressions sur un demi-siècle de musique.

Le Temps: Comment voyez-vous l'évolution de la vie musicale par rapport à vos débuts?

Gary Graffman: Aux Etats-Unis, la situation est très différente qu'en Europe. Le niveau de l'éducation publique a chuté de façon vertigineuse. On n'y apprend même plus à lire et à écrire correctement. Dans ces conditions, l'enseignement artistique, notamment celui de la musique classique, se retrouve complètement négligé. Il n'y a pas de relève du public pour les arts. Paradoxalement, lorsque j'ai commencé ma carrière, à une époque où le public était encore très éduqué, la plupart des orchestres américains ne jouaient que 25 semaines par an. Aujourd'hui, même les orchestres de seconde zone jouent toute l'année.

– On dit souvent que l'interprétation musicale s'est uniformisée…

– Au Curtis Institute, où je suis entré à l'âge de 7 ans, j'ai étudié avec Isabella Vengerova, elle-même disciple du légendaire Theodore Leschetitzky à Vienne. J'ai eu la chance d'écouter d'immenses pianistes aux styles opposés: Horowitz, Serkin, Schnabel, Hofmann… Cette diversité, née de la très forte émigration de musiciens européens juste avant la guerre, a apporté un enrichissement extraordinaire à la vie musicale américaine. Mais peu à peu, les fortes personnalités ont disparu. L'apparition du disque longue durée a également changé les habitudes d'écoute du public. Jusqu'aux années 50, les fausses notes ne dérangeaient personne. Les possibilités de montage ont engendré une obsession de la perfection.

– Cette course vers la perfection a-t-elle changé le rôle de l'interprète?

– L'interprète doit communiquer ce que le compositeur a voulu exprimer. Il faut bien sûr acquérir une technique parfaite, mais surtout une capacité à projeter la musique, à captiver le public. Dans le monde entier, le niveau des jeunes musiciens atteint aujourd'hui des sommets, mais c'est au détriment de la vie, de la prise de risque et du côté excitant qui fait tout le prix d'une interprétation.

– Vous avez été forcé de vous consacrer au répertoire pour la main gauche seule. Qu'y avez-vous découvert?

– Il existe un grand nombre d'œuvres intéressantes dans ce répertoire. Outre les concertos de Ravel, Prokofiev, Britten et Richard Strauss, on trouve de la musique de chambre et des partitions solistes: quatre pièces de Reger, Sonate de Reinecke, transcription de la Chaconne de Bach par Brahms, ou la célèbre et redoutable Etude de Felix Blumenfeld, le professeur de Horowitz. Ned Rorem, qui enseigne la composition au Curtis, a écrit trois concertos: le premier pour moi-même, le deuxième pour Leon Fleisher, et le troisième pour… les deux ensemble!