C’est une musique qu’on écoute comme on arpente un labyrinthe dont les murs modifient leur orientation tous les deux dixièmes de seconde en donnant un coup de talon au sol: ici, des riffs d’une complexité affolante et des rythmes en chevauchements multiples dessinent des trajets qu’ils cassent aussitôt, ou presque, en angles droits.

Cette musique qui semble perpétuellement en équilibre instable, c’est celle des Genevois de Nostromo. Le quartet metal (on résume affreusement) avait mis la sourdine pendant près de treize ans; il renaît à la faveur de plusieurs publications (l’EP Narrenschiff, publié en mars chez Noise Addict, un album à venir dans les meilleurs délais) et d’une poignée de concerts (entre autres au Trianon de Paris et au Romandie de Lausanne).

Une brève recension en 2002: Nostromo: Ecce Lex

«Stultorum numerus est infinitus»

«Wer’s recht tun will nach jedermanns Nasen,/Muß warmen und kalten Atem blasen» («Celui qui veut contenter tout le monde doit savoir souffler le chaud et le froid par la même narine»), écrivait le Strasbourgeois Sébastien Brant en 1494 dans ce Narrenschiff (La Nef des fous en VF) qui donne son titre au récent EP de Nostromo. Ce beau texte mettait en exergue les petites lâchetés des humains lambda. Tout de bruit et de fureur, les Genevois n’ont visiblement pas cédé à celle de la tiédeur et de la génuflexion urbi et orbi. Attrapé sur la terrasse d’un café lausannois en compagnie du nouveau batteur du groupe – Maxime Hänsenberger –, le bassiste Ladislav Agabekov a cette belle formule pour en résumer la musique: «C’est une énergie brutale, canalisée dans une mécanique complexe et qui va vite.»

Essayons de décrire. Pour l’exercice, on s’appuiera sur Superbia, 2'56'' au compteur, peut-être le titre le plus marquant de Narrenschiff. Ça commence par quelques frappes sur la batterie, une suite de coups qui vous font dresser les oreilles comme un braque à l’arrêt.

Une soirée avec Nostromo et d'autres: The Young Gods, musique polythéiste pour mélomanes aventureux 

Montagne russe

Ça ne dure pas. Car vous pressentez que vous êtes hissé, in medias res, au sommet d’une montagne russe. Ça se confirme: vous tombez subitement en chute libre dans un vortex linéaire, avec le cœur qui se balade à bien trop de centimètres à droite et à gauche de la cage thoracique. La furie a surgi: pendant 1'30'', tout vous bat. La guitare (Jérôme Pellegrini), la basse, la batterie et le chant jussif de Javier Varela soumettent l’esprit, non pas à un matraquage continu et amorphe, mais à une chorégraphie du noble art qui serait pensée comme un kata: c’est une musique qui vous ordonne, qui vous propulse pied au plancher dans des épingles à cheveux.

1'35''. Un break. La batterie noue des syncopes. La guitare et la basse se donnent le temps de vrombir. On dodeline, dans les vapes, dans les cordes, mais on remarque très bien que si Superbia se met à danser d’un pied sur l’autre, c’est avant tout pour préparer son jeu de jambes.

En effet, ça ne dure toujours pas. Quelques dizaines de secondes plus tard, voilà que ça les reprend: la grêle de coups s’abat à nouveau sur vous pendant presque une minute. Fin de l’exercice: c’est une chanson furieuse et implexe qui vous a tourmenté. Et qui prend encore plus de puissance lorsqu’elle est vue par l’entremise du clip en forme d’interrogatoire stroboscopique que Corentin Lecoq a réalisé pour elle.

Ladislav Agabekov commente: «On est dans une violence énergétique, pas dans une violence symbolique. Notre énergie est positive. Les gens viennent nous voir pour se défouler.»

C’est évidemment à une manifestation de la catharsis que l’on a affaire ici. Cette purgation des passions (pour reprendre le sens que les anciens Grecs donnaient au mot), les musiques extrêmes peuvent la réaliser de manières très différentes. Elles peuvent ainsi choisir des structures lâches (le mur de son en est un exemple), ou leur exact contraire. On inclura Nostromo dans cette seconde famille: «Zéro improvisation chez nous», disent, en chœur, Agabekov et Hänsenberger.

C’est vrai: la partition de Nostromo est écrite dans ses moindres détails, au scalpel et à la presse hydraulique, par des musiciens aguerris, formés sur les bancs des écoles de musique (et où ils enseignent d’ailleurs actuellement). Mais l’énergie qu’ils crachent est à l’exact opposé de ce que prônent les règlements scolaires.


Lausanne, Le Romandie, le 27 septembre à 21h. En première partie: Herod.