revue de presse

Jusqu’où peut-on partager le film terrifiant de Lars von Trier?

Sorti aujourd’hui sur les écrans romands, «Antichrist» est un film répulsif. Mais il fascine aussi les critiques, peu avares de formules, quoique un brin déroutés

A la première personne, le critique du Chicago Sun-Times écrit qu’il a «rarement vu un film aussi sérieux d’un réalisateur majeur causer autant de trouble»: «Des images plantées comme une fourchette dans l’œil. D’une cruauté implacable. D’un désespoir profond. […] Antichrist n’est pas un mauvais film. C’est un film puissant, avec un scénario que la majorité du public trouvera répulsif ou insupportable. La performance de Willem Dafoe et de Charlotte Gainsbourg est héroïque et sans peur, la maîtrise visuelle de von Trier saisissante. Et la musique évocatrice: pas de partition, mais des arias efficaces et liturgiques. Si vous ne parvenez pas à comprendre ce qu’elle veut dire au-delà de ce qu’elle montre, la profondeur de l’œuvre est effrayante. […] Et si vous devez toujours vous demander ce qu’un film symbolise, celui-ci ne symbolise rien du tout. Je n’ai pas eu à me poser cette question. Le film m’a répondu. Je crois qu’Antichrist peut être un exercice de théologie alternative: la version de von Trier de ces passages de la Genèse où l’homme est chassé du jardin d’Eden et où Satan a un rôle à jouer dans ce monde.»

«L’évocation est biblique, poursuit le journal, mais pas de la Bible que nous connaissons. Les personnages ne sont pas nus, cramponnés à leur origine, mais habillés et cramponnés à la mort. Après leur chute, Adam et Eve ont appris la honte et ont couvert leur nudité. Mais dans le monde funeste de von Trier, ils ont été créés habillés et sont précipités dans la nudité par leurs péchés. Un film qui reflète les difficultés sentimentales du cinéaste, que ses acteurs ont été remarquablement courageux de bien vouloir incarner.» Jusqu’à cette révélation finale que le personnage de Charlotte Gainsbourg a été imaginé comme «une thèse sur les sorcières et les maltraitances contre les femmes, bien qu’il semble en conclure que les femmes sont mauvaises de manière innée», écrit pour sa part le site Screen Daily.

Bigre… Dans ce désespoir-là, Variety voit un film «qui n’offre même pas la possibilité d’une rédemption par la religion, qui porte un titre apparemment plutôt arbitraire et un peu prétentieux, marquant l’épanouissement de la misogynie de von Trier». Mais «facile de voir en tout ça une écœurante et grotesque bouffée de misogynie», tempère Chronicart.com, qui préfère parler d’«un film sur la peur ancestrale qu’ont les hommes d’être débordés par les jaillissements incontrôlables de la féminité». Mais «quand on a l’ambition de traiter un sujet aussi vaste et que l’on propose tout au plus un psychodrame lourd et affecté», juge le magazine en ligne, «quand on se rêve dionysiaque et que l’on n’est même pas apollinien, c’est […] que le problème se situe d’abord dans l’expression. LVT s’imagine donner le change avec du gore grand-guignol […], c’est une manière d’occuper le terrain bien pauvre. Pauvre, et symptomatique de l’indigence d’un cinéaste à qui il manque, autant que des ambitions un peu moins basses, simplement de la suite dans les idées.» En tout cas, analyse le Hollywood Reporter, toutes ces «idées sont si extravagantes et si fiévreuses qu’on peut craindre une chose: à force d’avoir travaillé sur les marges, von Trier est devenu complètement dingue».

«C’est sans conteste son œuvre la plus problématique, impénétrable, choquante», enchaîne Le Monde. Pour le quotidien français, ce film «va à l’os du grand motif qui parcourt l’œuvre du cinéaste: la relation entre les sexes. Orchestrée sur un air somptueux de Haendel et tournée en noir et blanc», dont les personnages incarnent «la lutte titanesque entre la rationalité et la pulsion, la froideur et la furie, le savoir et l’instinct. […] Et les références abondent: Jérôme Bosch, Sigmund Freud, Ingmar Bergman, August Strindberg, Friedrich Nietzsche. Qu’en faire? Le plus sûr est de considérer ce spectacle comme la mise en scène d’un règlement de comptes, d’une sidérante violence onirique, de Lars von Trier avec lui-même. Reste à savoir jusqu’où ce terrifiant exutoire peut être partagé.» Car «si les séquences les plus chocs d’Antichrist marquent à ce point les esprits, analyse le site Filmsactu.com, provoquant révolte chez les uns et fascination chez les autres, c’est non seulement parce qu’elles sont intimement liées aux scènes de sexe malades et animales qui ponctuent le film mais aussi parce que la mise en scène atteint une rare puissance d’évocation.»

Comme le critique du Temps, celui de L’Humanité pense qu’«un petit temps de distance depuis la projection à Cannes […] n’aura pas été inutile pour dépasser une première aversion» face à cette violence «dont la représentation n’a en soi rien d’illégitime mais dont on regrette que le cinéaste d’une hypnose visuelle habituellement plus subtile l’accable ici de toute la charge de la sidération. […] Le travail de la forme dont Lars von Trier est un artisan de haute volée n’a rien perdu de l’intelligence du cadrage, des possibilités d’envoûtement que recèlent les lumières crépusculaires qui noient ce jardin des supplices.» Quelle belle écriture!

Enthousiaste, l’envoyée spéciale à Cannes du magazine américain Rolling Stone avait écrit avoir «beaucoup aimé Lars von Trier, un peu outrancier par moments. J’ai vécu une expérience de cinéma totale, suivi le trip de la folie, de la panique de cette femme.» «Sea, sex & sang», écrivait pour sa part le magazine montréalais Voir, via un blog confié à Manon Dumais. Antichrist? Un opus où Charlotte Gainsbourg «écrabouille notamment les parties génitales de son mari (Willem Dafoe), avant de se livrer elle-même à un geste [une excision] qui a fait crier d’horreur plusieurs spectateurs – on a dû faire venir le SAMU!». Un film dont Thomas Baurez, de Studio Ciné Live, hébergé par L’Express, dit: «Seul contre (presque) tous à la rédaction, j’ai (presque) aimé […]. Suis-je possédé par le démon? Peut-être après tout…» «Je suis ébranlé au plus profond de moi», commentait par ailleurs le quotidien danois Politiken, traduit par Courrier international, au sortir de la projection, avec ses «scènes qui comptent parmi les plus choquantes et les plus crues que je n’ai jamais vues. Et en même temps, il m’a offert des images parmi les plus inoubliables.»

«Passons sur le prologue, extrêmement ridicule, à l’esthétisme de pub pour eau de toilette et à la provoc imbécile (un sexe en érection et en action, tu parles d’une audace!)» avertit Télérama. Mais «chez Lars von Trier, le sexe est, par définition, sale, voire même dégoûtant. Ici, il va plus loin: il associe carrément le plaisir féminin à la mort. Difficile, ensuite, d’adhérer totalement au comportement de la jeune femme, cette créature à la Shining, terrible et désespérée, qui en arrive à mutiler son mari, puis elle-même, pour les punir d’avoir été, l’un et l’autre, aussi nuls… […] Il serait injuste, néanmoins, qu’après une série de triomphes boursouflés (une Palme d’or pour Dancer in the dark, tout de même!) Lars von Trier se fasse massacrer pour son film le plus épuré (un homme + une femme + la forêt de leurs fantasmes). Le plus cinglé, aussi: avec d’insolents moments gore, dont l’apparition délirante d’un renard […]. [Il] reste un piètre penseur. Mais, contrairement à tant d’autres, il pense.»

«Au nom du pervers, du vice et du sein esprit», titre à sa manière Libération, journal pour lequel l’«hérétique Danois» «ne peut s’empêcher de gonfler de sens ce qui, manifestement, le dépasse, et «la femme», son essence ou son idée, semble être la figure qu’il comprend le moins. La mort de son fils conduit l’héroïne à une folie qui se passerait d’explications, mais le film en donne jusqu’à l’absurde. Certes, Antichrist est parfois beau, mais il est trop souvent louche pour ne pas être décevant.» Dans un autre article, le quotidien français se demande, toujours dans sa grande tradition de la formule: «C’est du Lars ou du cochon?» Et de tenter une réponse ironiquement peu sûre: «Euh, comment dire? Il est vraiment bizarre, l’Antichrist de Lars von Trier. Pas tellement du côté du scénario, très simple à raconter, mais du côté du sens, indéchiffrable. […] C’est quoi l’idée, au fond, une fois encaissés les chocs scopiques et digérées les références sulfatées à tout va (de Bergman à Tarkovski, auquel le film est dédié)? La femme est une matrice nymphomane et l’homme un thérapeute impuissant? C’est ça?»

«On peut ainsi juger que le film est fumeux, poursuit Libé, et néanmoins féliciter Charlotte Gainsbourg de s’y être livrée corps et âme. C’est exactement le genre d’expérience dont elle a besoin: sortir de ses gonds, échapper à toute la mythologie personnelle et familiale qui lui colle à la peau. Elle se trouve désormais à l’âge (38 ans cet été) des grandes questions pour les actrices, celui du recul sur leur jeunesse: quels films ai-je faits? Qu’ai-je donné à ce public si bienveillant? Quels grands cinéastes ai-je fréquentés? On aime tous Charlotte, pratiquement depuis sa naissance, mais le fait est que sa filmographie reste maigre en grands moments. Il était temps pour elle de prendre des risques, des vrais. Y compris celui de se faire abuser.»

De cette «Charlotte extrême», Le Point dit pourtant que «Von Trier ne l’a pas prise en traître, tout était écrit dans le script. «Avec un coach, j’ai préparé les scènes d’angoisse, les plus dures à jouer. Les scènes de gore ne me faisaient pas peur, ni la réputation de manipulateur de Lars.» Charlotte a d’ailleurs toujours revendiqué une certaine docilité. «Si j’avais les rênes, je ne pourrais pas m’exprimer. Là, j’en profite.» De fait, le Nicholson de Shining s’est sans doute trouvé une petite sœur.»

La Croix ne conseille évidemment pas d’aller voir le film. Le contraire eût étonné. Parce que selon ce quotidien chrétien, «maître du sarcasme, Lars von Trier a confié l’avoir fait pour lui, sans se soucier du public. Ses choix de mise en scène, d’un extrémisme pour le moins discutable, suscitent une indignation très légitime. Pour autant, il serait abusif d’en conclure que l’auteur de Breaking the Waves, Dogville ou Manderlay a sombré dans un grand n’importe-quoi érotico-horrifique. Antichrist charrie l’effroi du Cri de Munch et les scènes infernales de Jérôme Bosch. […] Au-delà de son onirisme sanglant et mortifère, il autorise une réflexion plus vaste qu’il n’y paraît. […] Morbide exutoire? Délire irresponsable? Cri d’impuissance et de désespoir? Pour choquant qu’il soit, Antichrist a le caractère irréductible des œuvres qui posent question. C’est aussi le fruit monstrueux d’un grand cinéaste, plongé en pleine nuit.»

«Un grand n’importe quoi déboussolé, où Charlotte Gainsbourg ne démérite pas», pensent en revanche Les Inrockuptibles, qui alignent aussi les questions sans réponse: «L’image d’une femme se cisaillant le sexe est très désagréable, fût-elle fictive et truquée. Surtout, quelle est la raison d’être de telles images? Où est le point de vue de von Trier dans ce film, salmigondis contradictoire entre puritanisme et pornographie, entre scénario religieux intégriste et esthétique publicitaire sulpicienne? Est-il un phobique de la femme ou du sexe? Et si tel n’est pas le cas, pourquoi alors faire un tel film? Est-il un rigoriste refoulé, un misogyne obsessionnel, un féministe très maladroit, ou un plaisantin déboussolé qui veut juste donner sa version de Saw, faire joujou avec le catalogue sataniste en le nappant d’un vernis prétentieux de haute culture européenne? La transgression est certes une donnée de l’art qui avance, mais ne saurait servir d’alibi au n’importe quoi ou à un discours régressif. Je choque donc je suis, c’est court.»

Le Nouvel Observateur, de son côté, est allé rencontrer le réalisateur au Danemark. Profondément troublé, l’homme s’est pourtant montré «souriant comme souvent, détendu comme parfois, chaleureux comme rarement. Le chaos s’était emparé de lui, le cinéma seul lui a permis d’en sortir. C’est ce qu’il affirme: «Vous connaissez mes peurs, mes angoisses. Mais là, j’ai touché le fond. Toutes les dix minutes, j’étais persuadé que j’allais mourir dans l’instant. Cela a duré plus de deux mois, je ne sortais plus de mon lit, je n’arrêtais pas de pleurer, j’étais ridicule, on a fini par m’hospitaliser. J’ai dû réapprendre à vivre, et pour cela me forcer à organiser mes journées, en écrivant tout à l’avance: le matin, se brosser les dents, ensuite faire une petite promenade… Et puis les médecins m’ont conseillé de penser à un film. J’étais persuadé que je ne tournerais plus jamais, j’ai essayé de retrouver cette routine. Et étrangement, alors que j’étais incapable de me lever le matin pour vivre normalement, pour voir mes enfants, je me suis donné un programme de travail, et je m’y suis tenu».»

Alors pourquoi ce film-là, Antichrist? Réponse du cinéaste: «Depuis ma dépression, j’ai compris que Dieu était mort. Je le savais déjà, j’ai été élevé dans cette certitude, mais désormais je n’en doute plus. Alors, Antichrist, voilà.» Punkt Schluß. Mais au bout du compte, un résultat «trop violent, trop horrible, trop choquant. Trop tout. Trop Lars von Trier.»

Dans le fond, en conclut Rue89, on croyait donc «qu’il nous avait tout fait. On avait tort. […] Tant qu’il mitonne sa petite tambouille formaliste et anxiogène, Lars nous rappelle qu’il n’est pas maladroit dans un registre punk post-bergmanien vaguement inconséquent. Mais quand il en vient au fond de l’affaire, on frémit.»

Vous êtes prévenus. A vous de choisir d’y aller voir. Ou non.

Publicité