Depuis 2007 – en traduction française, 2011 –, Jussi Adler-Olsen échafaude ses affaires classées. Conduit par Carl Mørck, un flic genre tendre rugueux, le fictif Département V de la police danoise rouvre des cas non élucidés. Dans Promesse, le sixième volume, Carl et ses deux employés-acolytes, le drôle de Syrien Assad et la fonceuse Rose, sont motivés par le suicide d’un policier obsédé par le meurtre d’une jeune femme en 1997 sur une île de la Baltique. L’histoire s’enrichit d’intrigues parallèles à propos des manœuvres de la muse d’un gourou. Avec plus de 13 millions d’exemplaires vendus dans 40 pays, Jussi Adler-Olsen est l’une des nouvelles vedettes du genre. Il est aussi Danois, une originalité, le polar nordique étant accaparé par les Suédois et les Norvégiens – et l’Islande pour l’extrême ouest. Une rencontre.

Le Temps: Ces jours, vous avez fait une tournée des grandes villes francophones, on dirait une rock star de l’écrit…

Jussi Adler-Olsen: Mais alors, où sont les femmes hurlant mon nom?! En fait, ce statut ne me touche pas beaucoup. A 18 ans, j’étais une rock star dans mon genre, et alors, cela m’affectait: vous voyez les fans, vous mesurez l’effet de ce que vous faites ou dites, c’est fantastique. J’ai 65 ans, j’ai passé des années dans l’ombre, le succès est venu tardivement. Soudain, je suis arrivé en pleine lumière. Quand je dédicace, j’aime rester debout, face aux lecteurs, pour discuter. Un contact s’opère, après tout, ils sont mes meilleurs amis.

– N’y a-t-il pas, néanmoins, une solitude de l’écrivain?

– Oui, c’est différent de la musique. Je travaille assis à mon bureau: à l’étage d’en dessous se trouve mon assistante, qui fait les recherches. Je suis un écrivain maître de marionnettes. Mon boulot est de trouver les histoires et de les raconter. Lorsque j’écris, je vois ma femme qui peint, des tableaux très colorés. Je mets mes écouteurs, j’écoute de la musique. C’est comme une scène de théâtre.

– On ne peut pas lire en français vos précédents romans, était-ce déjà des romans policiers?

– Vous pourrez bientôt les lire. En fait, je ne me reconnais pas dans l’étiquette de «policier» («crime novel»). Pensez aux vieux maîtres, Alexandre Dumas, Victor Hugo: oui, un crime est commis, mais l’enquête ne constitue pas l’enjeu principal. C’est la différence entre le genre policier et le thriller. Par respect pour ceux que j’appelle mes collègues policiers – des retraités, surtout –, j’apporte une conclusion aux enquêtes de Carl Mørck. Pourtant, je ne me situe pas dans ce registre.

– Vous inspirez-vous de faits divers?

– Pour Promesse, l’inspiration est venue en regardant des chaînes de TV à Barcelone. L’une d’elles parlait de tirages de cartes et de divination par pendule. C’était risible, mais en même temps, on doit le respecter: si les gens croient au pendule, à la lecture des lignes de la main, ou à la numérologie, c’est qu’ils cherchent une sécurité dans l’existence. C’est comparable à ce que l’on poursuit en fondant une famille, ou en voulant gagner beaucoup d’argent. Chacun a son chemin, la religion ou ces croyances en constituent un.

– Est-ce une manière de parler aussi de votre pays, de l’époque? Vous évoquez l’immigration dans un roman, il y a actuellement polémique dans votre pays au sujet des migrants…

– Je suis content que vous parliez de «polémique». Les populations des autres pays ne doivent pas penser que le Danois ordinaire veut absolument la fermeture des frontières, et que tous les Danois partagent l’opinion du premier ministre, Lars Løkke Rasmussen.

– Ils ont voté pour cette majorité…

– Et je vous assure qu’ils le regrettent. A présent, ils découvrent le caractère malfaisant de cet homme. Mais hélas, on voit que tous les pays européens virent toujours plus à droite. C’est un effet du matérialisme ambiant, et d’une mauvaise compréhension du libéralisme. Si l’on conçoit le libéralisme comme le droit de faire n’importe quoi, même ce qui est mal, c’est du fascisme, pas un comportement libéral. Et l’on voit lentement monter les fascismes en Europe, en même temps qu’une arrogance incroyable – voyez l’isolement de la Russie par les pays de l’UE et l’OTAN. Au Danemark, inspiré par cette fausse idée du libéralisme, Lars Løkke Rasmussen est en train de détruire tout ce qui a été bâti ces dernières décennies, la social-démocratie, dans laquelle dominait une certaine empathie. Nous avons voté pour cette majorité par erreur, sans mesurer ce qui se passerait. Et maintenant, un fort courant d’opinion veut reconstruire le système, mais cela prendra du temps.

– Cette même social-démocratie a suscité des critiques, qui ont nourri des auteurs de polar. Ne lui reprochait-on pas une forme de conformisme général?

– Un jugement sans connaître la réalité. L’essentiel est que nous avions une forme de sécurité, par exemple quand nous tombions malades. Dans les pays scandinaves, nous ne sommes pas stupides, nous avons conscience d’avoir pris la mauvaise direction. Ceci dit, dans mes romans, je ne cherche pas à désigner des coupables directement. C’est comme avec les enfants: si vous pointez du doigt, ils n’écoutent pas. Je situe ma critique dans mes personnages et, surtout, dans l’humour. C’est très danois, nous sommes doués pour rire de nous-mêmes. Parfois sans comprendre que notre ironie peut être mal prise, pensez à Lars von Trier à Cannes [en 2011, lorsque le cinéaste avait dit «comprendre» Hitler, ndlr]. C’était énorme, évidemment provocateur, il n’y croyait pas un instant, mais il n’avait même pas pensé à la manière dont cela serait reçu.

– Outre l’humour, vos romans ont cette particularité de devenir de plus en plus des histoires du trio: Carl, et Assad et Rose. Est-ce une manière de rendre votre univers particulier?

– C’est surtout une façon d’insister sur les personnages, et de les mettre en scène. On apprend peu à peu des informations sur eux. Au dixième volume, je révélerai toutes leurs histoires. Il y a une enquête par roman, mais le cœur de ces histoires est constitué par ces secrets des personnages. Je devais les connaître, tous, avant d’entamer la série. C’était un pari, je ne savais pas si cela plairait aux lecteurs.

– Vous sentez-vous enfermé, parfois, dans cette série?

– Oui. Au début, je voulais écrire un roman indépendant tous les deux ans. Mais à 65 ans, on ne sait pas ce qui peut arriver. Je dois à mes lecteurs l’histoire complète du Département V. Et je suis sûr qu’ils délaisseraient mes romans si ceux-ci ne paraissaient que tous les deux ou trois ans. Nous sommes tous impatients. C’est ainsi que Netflix est devenu si populaire: vous pouvez voir une saison entière de House of Cards d’un trait. Mais j’avoue, j’écris une histoire en parallèle, à propos de la Chine, d’enjeux internationaux et économiques. Des thèmes que j’avais abordés dans mes premiers romans.

– Même si c’était avant le drame syrien, construire un personnage amusant, malicieux, en le nommant Hafez el-Assad, c’était bizarre. Le regrettez-vous?

– Non, il y a une raison à cela. Il ment beaucoup, il prétend des choses qui ne peuvent pas être vérifiées. Il est presque normal qu’il ait choisi ce nom. S’il venait du Chili, il aurait dit Allende ou Pinochet. Je ne regrette pas, mais je me dois de commenter. Et dans le huitième volume, on aura les véritables connexions d’Assad. Cela montre aussi à quel point un romancier peut être idiot. Mais ce n’était qu’une coïncidence. Quand j’ai commencé, la Syrie était en paix…

– Dans le polar, même si vous discutez le genre, vous êtes le seul Danois ayant une telle popularité internationale. Est-ce particulier par rapport à vos collègues de Suède ou de Norvège?

– Disons plutôt qu’il y a beaucoup d’auteurs norvégiens par rapport à la population! Il existe une petite concurrence entre nous, et je ris parfois des autres – c’est encore danois… Mais je ne suis pas surpris d’être à ma place. Je me suis formé avec des films, des romans, d’ailleurs. J’ai atteint les marchés étrangers comme un auteur international, pas danois.

– Au fait, est-ce le Département «v» ou «cinq»?

– Ce sont les Français qui ont changé. En danois, il s’agit du Département «Q» [qui se prononce «küüü»], car c’était la seule lettre non utilisée dans l’administration. En français, cela aurait donné une certaine connotation…


De la scène au polar

Né en 1950 à Copenhague, Jussi Adler-Olsen a donc été leader d’un groupe de rock, compositeur de musique d’un film, libraire, éditeur. Il a commencé à publier en 1985. En 2006, il gagne en succès avec un thriller politique situé dans les coulisses du pouvoir américain. L’année suivante, il sort Miséricorde, le premier volume des enquêtes du Département V. Celles-ci plongent parfois dans des pages sombres de l’histoire du Danemark, par exemple les années d’eugénisme (Dossier 64, lire notre critique d’alors) ou l’exploitation des migrants (L’Effet papillon). Dans Promesse, il est question de certaines spiritualités. Même si le drame est constant, et si les personnages demeurent mystérieux sous certains aspects, le ton devient un peu plus léger, les instantanés cocasses sont plus nombreux, donnant une ambiance unique aux romans de Jussi Adler-Olsen.


Lire aussi: La critique de Jussi Adler-Olsen (et la nôtre, les deux étant sévères) des adaptations du Département V en série TV