Le premier plan de Just Kids est formidablement cinématographique: une voiture arrêtée près d’une voie ferrée, portière ouverte, un train qui passe. Le dispositif suggère fatalement un drame. Jack (Kacey Mottet Klein) n’en sait rien quand il va chercher Mathis, sa «tête de slip» de petit frère, au terrain de football. La nouvelle tombe ultérieurement, elle anéantit Mathis: leur père est mort, et ils avaient déjà perdu leur mère. Jack, 19 ans, et Lisa, 17 ans, accusent le coup sans débordements, mais le poison du deuil commence à les ronger.

Le film procède par ellipses abruptes. L’enterrement n’est pas montré, on est déjà chez la juge. Jack devient le tuteur de Mathis, sous le contrôle de l’oncle David. Ensuite, c’est évidemment la teuf totale dans l’appartement des orphelins. Après tout, ils ne sont que des enfants, «just kids», comme dit Patti Smith. Excédée par ce chaos, Lisa se tire. Les deux frères restent seuls à se reconstruire à la va-comme-je-te-pousse.

A la mélancolie se mêle une menace diffuse. Le père avait des activités secrètes, peut-être illicites. Un couple inquiétant, très Sailor et Lula avec leurs tatouages et veste en peau de serpent, sonnent à la porte et présentent une dette de jeu contractée par le disparu. Un correspondant espagnol laisse des messages courroucés sur le téléphone du défunt…

Gosse égaré

Christophe Blanc maîtrise parfaitement l’outil cinématographique. En témoignent des films forts à défaut d’être célèbres comme Violente, Faute de soleil, Une Femme d’extérieur ou Blanc comme neige. Avec Just Kids, il évite aussi bien le mélodrame que le romanesque. Mathis, dit Titi, n’est pas un bout de chou craquant, mais un petit gros vaguement androgyne: il est vrai plutôt que mignon. Le père n’était pas un hors-la-loi romantique, mais un petit magouilleur sans envergure. Les 5000 euros de marchandise qui attendent en Espagne ne sont ni des armes ni de la drogue, mais une palanquée de jambons qui envahissent la voiture comme une prolifération de problèmes asphyxiants. Au détour d’une scène, on peut apercevoir sur un écran télé des images suggérant le sentiment de perdition qui taraude les deux frères comme un gosse suspendu au-dessus d’un abîme urbain ou des gamins dégringolant en bas d’un talus.

Lire aussi:  Dis-le à tout le monde

Jack et Titi vendent l’appartement de Grenoble et partent s’établir dans le sud de la France, auprès de Lisa. Jack se saoule, s’engueule avec sa sœur, claque tout son argent aux courses. L’oncle David, surnommé «l’Œil», vient aux nouvelles. Jack craque, concède «Je suis un putain de gosse égaré dans tout ce merdier». Il lui faudra tomber plus bas encore, souscrire à un rituel sacrificiel pour enfin remonter vers la lumière, alors que Titi a déjà commencé à se reconstruire en photographiant le monde.

Cette concession à une forme de normalisation psychologique s’avère moins convaincante que la sensation d’étouffement, les embardées violentes et surréalistes qui prévalent autrement dans Just Kids. Quelques séquences oniriques accusent les habituelles faiblesses du procédé. La fin est ouverte, seule conclusion possible d’un film qui a pour thème la dérive.


Just Kids, de Christophe Blanc (France, Suisse, 2020), avec Kacey Mottet Klein, Andrea Maggiulli, Anamaria Vartolomei, 1h43.