Susan Moller Okin. Justice, genre et famille. Justice, Gender and the Family. Trad. de Ludivine Thiaw-Po-Une. Flammarion, 411 p.

On sait l'immense influence, non démentie à ce jour, qu'exerça sur la pensée politique la Théorie de la justice de John Rawls, parue en 1971. Depuis, qu'on soit disciple ou dissident, c'est John Rawls qui est la référence obligée, suscitant des critiques variées, profondes et fructueuses. En énonçant les principes essentiels d'une société démocratique juste, il obligeait tous ses partenaires de discussion (aussi opposés que peuvent être, par exemple, les libertariens - fétichistes de la propriété privée - et les communautariens, chantres des valeurs communautaires) à réfléchir sur la nature fondamentale de la justice elle-même. Ainsi, depuis bientôt quarante ans maintenant, c'est l'œuvre de Rawls (lui-même décédé en 2002) qui dicte l'agenda de la discussion en théorie politique.

C'est dans ce contexte qu'il faut saluer la parution en français de l'important livre Justice, genre et famille de Susan Moller Okin (originairement paru en 1990), une Néo-Zélandaise professeure à Stanford prématurément décédée en 2004 à l'âge de 58 ans. Bien que son livre soit loin d'être exclusivement consacré à l'œuvre de John Rawls, ce qu'elle met en évidence est d'une si grande importance que c'est tout le «continent rawlsien» (disciples et contradicteurs compris) des théories de la justice en général qui s'en trouve ébranlé.

En un mot comme en cent: les théories de la justice ont oublié les femmes, la famille et les enfants. Entendez: elles n'ont quasiment jamais traité de la question de la justice à l'intérieur de la famille, reconduisant la plupart du temps tacitement le modèle en place, avec sa division traditionnelle du travail fondée sur le genre, c'est-à-dire la différence des sexes. Ce qui veut dire tendanciellement: à l'homme la chasse au revenu, à la femme les affaires domestiques.

Les données sur lesquelles se base Susan Moller Okin datent certes d'il y a une vingtaine d'années, et concernent essentiellement l'Amérique du Nord. Mais rien n'indique que depuis les choses ont fondamentalement changé, ni dans la réalité, ni dans les théories qui l'appréhendent. Or, «la plupart des théories anglo-américaines de la justice ne se préoccupent que des hommes dont les épouses se consacrent au foyer». C'est particulièrement, et assez cruellement, vrai de Rawls, dont elle admire pourtant l'œuvre. Et justement: Okin n'est pas une féministe intégriste, et dans le regard acéré qu'elle pointe sur les théories de la justice, elle repère aussi, en philosophe habile, ce qui, dans les théories que pourtant elle critique, pourrait servir la cause féministe elle-même. Elle joue Rawls contre Rawls, en somme. En d'autres termes, elle repère avec finesse le potentiel critique non exploité de ses théories qui, justement comprises ou appliquées, pourraient servir la cause d'une justice «pleinement humaine». Pour cela, il faudrait toutefois que les femmes soient en position de faire valoir «le point de vue distinct des femmes».

Tout le livre d'Okin est adossé à la conviction que si l'on considère le critère de l'égalité des chances, alors il faut reconnaître que «dans les pratiques actuelles de notre société, le mariage et la famille sont des institutions parfaitement injustes. Elles forment le pivot sociétal où prédomine la catégorie du genre. Une telle domination fragilise les femmes en rendant possibles aussi bien leur dépendance, leur exploitation que leur assujettissement.» Il en résulte une grande vulnérabilité pour les femmes, qui, surtout en cas de divorce ou de séparation, se répercute sur les enfants. C'est là un cercle vicieux, créateur d'une profonde asymétrie qui - thèse centrale - est exclusivement produite par des facteurs sociaux.

Peut-on, doit-on, et comment, étendre les principes de justice à la sphère familiale? On mesure l'importance de ces questions au fait que c'est l'un des piliers fondamentaux de la pensée libérale qui s'en trouve ébranlé: la séparation du public et du privé, de la sphère politique et de la sphère intime. Mais si l'injustice privée reproduit et amplifie l'injustice publique, qui pourrait s'opposer à un tel remaniement en profondeur? Et pourquoi?