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Justin Sullivan.
© Gary Wolstenholme / Redferns via Getty Images

Musique

Justin Sullivan: «New Model Army appartient à tout le monde»

Le chanteur anglais était récemment de passage à Lausanne en solo. Avec son groupe New Model Army, il donnera la semaine prochaine, à Londres, une série de trois concerts où les spectateurs seront invités à jouer aux choristes

Lorsqu’il pénètre le 13 mars dernier dans l’intimité de la Cave du Bleu Lézard, à Lausanne, il se souvient instantanément y avoir joué. C’était en 2003, en solo également. Justin Sullivan aime les villes «avec une étrange géographie» et apprécie la capitale vaudoise au même titre que Bradford, la cité industrielle et multiculturelle du West Yorkshire où il a fondé New Model Army en 1980. De temps à autre, l’Anglais ressent l’envie de partir seul en tournée. Arriver à capter l’attention du public avec sa guitare, alors qu’il se considère comme un mauvais guitariste, est pour lui un défi. Comme l’est le projet des Nights of a Thousand Voices, qui la semaine prochaine verra New Model Army proposer, à la Round Chapel de Londres, trois concerts durant lesquels, paroles en main, le public sera invité à chanter.

Un moment clé de plus dans l’histoire d’une formation qui a su résister aux modes et conserver une solide base de fans sans médiatisation excessive. «On me demande souvent pourquoi New Model Army arrive encore à enregistrer de la bonne musique, explique le chanteur, 62 ans ce dimanche 8 avril. C’est, je pense, parce que le groupe a toujours évolué doucement, avec de temps à autre un musicien qui en remplace un autre, amenant avec lui une nouvelle dynamique.»

Dans chaque histoire, c’est le début qui est le plus intéressant. Une fois que vous êtes établi, tout change

Une nouvelle dynamique peut-être, mais jamais d’orientation claire: New Model Army continue à être inclassable, à échapper à toute catégorisation hâtive. «Je me souviens que, durant l’été 2011, on a enchaîné un festival folk, un festival métal, un festival hippie et un festival gothique, et sans jamais adapter notre setlist, rigole Justin Sullivan. Au sein du groupe, nous avons tous des goûts différents: Ceri aime le métal, Marshall le blues, Dean la pop psychédélique, Michael le rock et moi la soul.»

A peine évoque-t-on sa carrière que l’Anglais embraye sur l’autobiographie de Bruce Springsteen: «Je ne lis pas souvent des livres de musiciens, mais celui-ci est très intéressant. La première moitié est excellente. Mais à partir de la fin des années 1970, il a suivi beaucoup de thérapies, et dans la deuxième moitié vous avez alors l’impression d’entendre son psychiatre parler, et ça devient moins bien. Dans chaque histoire, c’est le début qui est le plus intéressant. Une fois que vous êtes établi, tout change. C’est comme le film Straight Outta Compton, sur le groupe de rap N.W.A.: la première heure est géniale, mais la suite est totalement déprimante. Dès qu’ils ont commencé à avoir du succès, il y a eu de l’argent, puis des gens qui s’intéressaient à cet argent.»

Le Temps: Avec New Model Army, vous n’avez pas vécu cela. Alors que vous auriez pu, dans les années 1990, avoir plus de succès si vous aviez accepté de jouer le jeu des majors, en l’occurrence EMI, vous avez préféré rester hors du système, ne pas vous plier aux normes…

Justin Sullivan: Au début des années 1990, nous étions en effet sur le point de devenir un grand groupe, on commençait à jouer dans des salles de sport. On nous a souvent demandé ce qui avait foiré… Avec le recul, je pense qu’il y avait en nous quelque chose, peut-être un truc punk, qui nous disait de ne pas devenir de plus en plus gros. Je pense qu’on a alors tout fait, de manière peut-être semi-consciente, pour que ça foire.

Et nous voici en 2018 dans une position où on peut faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut. Le fait que nous n’ayons jamais eu, et dans aucun pays, un single classé dans le top 20 est aussi une bonne chose. Nous jouons ce que nous voulons, et même si nous savons qu’une partie de notre ancien public reviendrait nous voir uniquement si nous faisions une tournée spéciale Thunder & Consolation [album sorti en 1989 et souvent considéré comme le meilleur du groupe, ndlr], nous avons aucune envie de faire ça.

Vos deux derniers albums, Between Dog and Wolf et Winter, semblent fonctionner en miroir à Thunder & Consolation et Impurity, sortis en 1989 et 1990. Ces quatre disques forment deux diptyques importants qui vous ont fait avancer musicalement…

Peut-être… Il y a quelque chose d’important qui s’est passé entre 2010 et 2012. Nous avons fêté notre 30e anniversaire avec des concerts rétrospectifs, un coffret, puis notre bassiste Nelson, qui était là depuis longtemps, est parti. C’est alors que Ceri l’a remplacé. Il a amené de la jeunesse, une nouvelle énergie. Avec Micheal [batteur depuis 1998, ndlr], on a alors évoqué le fait qu’on avait depuis une dizaine d’années sorti des albums bien conçus mais mal réalisés. On alors décidé de ne pas nous préoccuper d’être un groupe live et de faire de Between Dog and Wolf un véritable album studio.

On voulait beaucoup de percussions et on a commencé par enregistrer la batterie pendant des semaines. C’est la première fois depuis longtemps qu’on avait une idée conceptuelle. Et comme on en avait marre des disques qui sonnent mal, on est allé trouver un des plus grands mixeurs au monde, Joe Barresi. Il a été fantastique et ce disque sonne de manière magnifique. On a alors répété la formule pour le mini-album Between Wine and Blood, puis on s’est dit qu’on allait faire le contraire, jouer très fort tous ensemble dans une petite pièce. Et ça a donné Winter. Quand on joue, il y a une sorte de magie. Il y a une grande cohésion entre nous même si nous écoutons des choses différentes. On vit une période très créative.

Vous avez décidé de donner trois concerts à Londres, les 13, 14 et 15 avril, durant lesquels le public sera invité à chanter avec vous. Comment est née cette idée?

Il s’agit de la chose la plus évidente au monde, et on se demande pourquoi personne ne l’a fait avant nous. Tous les groupes ont fait l’expérience de jouer un morceau plus doucement et de laisser le public chanter. Donc pourquoi ne pas le faire durant un concert entier? On a organisé une répétition à Bradford, en février, avec trente personnes. On a joué en cercle, en regardant vers l’intérieur, de la manière la plus calme possible. Ce n’est pas un concert, c’est une expérience, un partage.

A Londres, on va faire ça à la Round Chapel, un bâtiment circulaire avec un grand balcon. Il y aura un peu moins de 1000 personnes, et je pense que ça va être quelque chose de génial. Mais comme on a enregistré environ 220 chansons, on doit maintenant décider lesquelles on va proposer. Car s’il y en a dont on sait qu’elles ne fonctionneront pas, il y en a beaucoup qui pourraient fonctionner.

Imaginez-vous reproduire ce concept ailleurs qu’à Londres?

On verra bien ce qui va se passer… La soirée de vendredi sera la plus intéressante, car personne ne sait comment cela va se dérouler. La répétition à Bradford s’est bien déroulée, mais cela ne veut rien dire. Chaque soir, il y aura deux parties. Vendredi, la première sera une surprise pour tout le monde. Nous jouerons avec des micros et c’est ensuite notre ingénieur du son qui décidera du volume afin que le public nous entende suffisamment pour nous suivre, mais sans nous dominer. Je vais à chaque fois chanter les premières phrases, parfois aussi quelques lignes si elles sont compliquées, mais c’est tout. Si on va enregistrer un disque? Oui, et on va également filmer ces soirées.

Il existe un lien très fort, une sorte de fidélité sans faille, entre le groupe et sa communauté de fans, baptisée «family». Comment expliquez-vous cela?

C’est intéressant, parce qu’on n’a jamais rien fait pour renforcer cela. A un moment, on était en train de devenir un groupe culte, et on s’est battu contre cela. Je pense que c’est lié au fait que nous n’appartenons à aucune catégorie. Mais aussi parce que nos chansons parlent toujours de quelque chose, mais pas de quelque chose de spécifique; il n’y a pas de plan caché, juste sur des idées. Quelqu’un m’a dit un jour: «Je sais qui aime New Model Army: les gens qui sont intelligents et essayent de travailler sur leur noirceur.» Nous attirons les gens qui défendent la liberté d’opinion et la liberté de la musique.

Lire également: New Model Army, 35 ans de carrière et toujours la rage

La plupart de vos textes traitent de questions sociales, politiques, culturelles ou environnementales. On a l’impression, en vous écoutant, d’arriver à vous connaître, de cerner vos opinions et angoisses…

J’aime les chansons qui racontent des histoires, mais, à quelques exceptions près, je n’aime pas écrire sur moi. Ce qui m’intéresse souvent, c’est écrire du point de vue de personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Sur l’album The Love of Hopeless Causes, il y a cette chanson, My People, où je me mets dans la tête d’un nationaliste. C’était à l’époque de la guerre en Yougoslavie, il s’agit de la représentation d’une émotion.

Enfant, j’étais fasciné par les cultes religieux. Je me souviens de la sensation fantastique que procure l’idée d’être sûr que vous avez raison et que tous les autres ont tort, qu’il y a ce lien spécial entre Dieu et vous, qu’il vous a confié un savoir. Cela a donné à la chanson One of the Chosen, qui parle de l’époque de Daech. Ecrire une chanson, c’est comme écrire un roman: vous devez comprendre d’autres personnalités que la vôtre. Et quand je dis qu’il n’y a aucun plan caché, c’est que nous estimons qu’il n’y a aucun sujet sur lequel on ne pourrait pas écrire.

Vous avez, derrière des textes parfois engagés, quelque chose qui tient d’une sorte de néoromantisme fin XIXe siècle. Une certaine idée de la spiritualité, de la poésie, du rapport à la nature…

La nature, la nature, la nature… Dans la plupart de nos chansons, on parle de la météo, des montagnes, des forêts, de la mer. C’est ce que je préfère, parce que je suis un païen. Mais je suis né dans une famille religieuse, avec un père qui se sentait beaucoup plus proche de Dieu que de la vie sur terre. Heureusement, ma mère était plus terrienne, elle le contrebalançait. Il allait à des réunions quakers, à l’église catholique, à la mosquée, car il pensait que toutes les religions étaient les mêmes.

Pour vos fans, il y a l’importance d’appartenir à cette «family», mais aussi quelque chose de parfois quasi religieux…

Un jour qu’on allait jouer à Istanbul, on s’est retrouvé dans l’avion avec une femme qui nous suivait depuis des années et des années. Je lui ai alors demandé: tu ne viens quand même pas nous voir encore une fois? Elle m’a répondu qu’elle ne venait qu’en partie pour nous voir… Elle n’avait jamais visité Istanbul et elle trouvait intéressante l’idée d’aller voir son groupe préféré avec la possibilité de rencontrer des Turcs, dont nous sommes également le groupe préféré.

Il y a une atmosphère particulière autour du groupe, un lien, une connexion que ressentent nos fans à travers le monde. Certaines personnes ont voulu en faire un vrai culte, mais ce n’est pas une bonne chose. Cette «family» appartient à tout le monde. Si vous avez entendu une fois une chanson de New Model Army et que vous l’avez aimée, alors vous en faites partie.

Vous avez comparé l’écriture d’une chanson à celle d’un roman. Que pensez-vous du Nobel de littérature attribué à Bob Dylan? Cette reconnaissance a-t-elle validé l’idée qu’une bonne chanson peut avoir une dimension littéraire?

C’est différent, mais il y a un lien. Je ne sais pas trop lequel car je ne me pose pas la question. Tout ce que je sais, c’est qu’écrire une chanson, c’est beaucoup de travail. La manière dont New Model Army fonctionne est la même depuis trente ans: nous collectons des idées musicales de tous les membres du groupe et, de mon côté, je remplis des carnets de notes avec des bribes de paroles. Dès que quelqu’un me raconte une histoire, que je lis en article, j’écris quelques lignes. Souvent, c’est n’importe quoi; mais au milieu de ce n’importe quoi, il y a toujours quelque chose d’intéressant.

Quand les deux armoires sont pleines, celles des idées musicales et celles des notes, on peut alors imaginer un nouveau disque. L’erreur que nous avions faite avec Robert Heaton (batteur de 1983 à 1998) dans les années 1990, c’était de démarrer l’élaboration de l’album Strange Brotherhood en studio, sans idées préalables. Oubliez ça, c’est une erreur, c’est inutile, ne le faites jamais! C’est pour cela que depuis, nous attendons d’avoir des envies et du temps. A partir de là, on travaille et, d’une idée musicale à une idée de texte, on avance petit à petit. Si une idée n’est pas bonne, on passe à la suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce que cela fonctionne. Faire de la musique, c’est comme tout le reste. Quoi que vous fassiez dans la vie, si vous voulez réussir, il vous faut y consacrer du temps.

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