Musique

Justin Timberlake, du Tennessee au toit du monde

Revenu d’un crochet convaincant par le cinéma, le chanteur américain publie un cinquième album studio contrasté où il prétend se révéler. Portrait d’un conquérant qui a fait le show à la mi-temps de l’hyper-médiatisé Super Bowl

Comment l’ignorer? Justin Timberlake sort ces jours Man of the Woods, seize titres portés par une campagne de promotion agressive adroitement millimétrée. En point d’orgue: le show impeccable offert dimanche à la mi-temps du Super Bowl. Entre tubes patrimoniaux, parades enthousiastes ou hommage poignant rendu à Prince, enfant de Minneapolis où se déroulait l’affaire, «JT» s’y présentait en entertainer affolant devenu artiste total. Un discours que rabâche ce cinquième disque traversé du funk hybride attendu, mais aussi d’épices folk et country par lesquels Justin entend conter ses origines et s’épancher sur sa vie de famille.

«Je ne dirais pas que je suis en train d’enregistrer un album country, ou un disque R’n’B. Mais les deux à la fois. Cela parce que j’ai grandi dans un lieu d’Amérique situé à deux heures de Memphis, capitale mondiale de la country, maison du blues et berceau du rock’n’roll.» Roi pop ayant tout raflé en vingt-cinq ans de carrière, Justin Timberlake revient ainsi aux affaires, ses racines en bandoulière.

Honnêteté, authenticité: c'est avec ces mots usés - dès lors qu’il s’agit de music business - que ce mignon devenu showman épatant présentait récemment sa nouvelle œuvre à travers une série de bandes-annonces diffusées sur la Toile. «JT» y apparaissait dans tous ses états, ou selon ses propres mots «en liberté». Soit: en studio accompagné des royaux Pharrell Williams et Timbaland, ou marchant un peu dévêtu, mais pas trop, rêveur, mais intense quand même, dans quelques confins enneigés d’Amérique. Pour la spontanéité: repassez. Pour autant, on n’imaginait pas bouder ce que cet amuseur public haut de gamme et autrefois réformateur des esthétiques R’n’B avait à proposer.

Tout contrôler

Timberlake prétendument mis à nu: la proposition était trop belle! Mais retombait net, quand paraissait d’abord «Filthy», funk futuriste appétissante accompagnée d’un clip bizarre où «TennMan» incarne une sorte de Steve Jobs sexy… Si loin de la mue promise! On patientait, pourtant, rongeant notre frein tandis que se découvrait bientôt «Supplies», autre extrait bondissant d’un album encore invisible, mais dont on doutait finalement qu’il tranche comme juré avec l’actuelle production R’n’B américaine.

Puis le ravissement vint. Alors que les radios périphériques soutenaient encore le tube po-si-tif «Can’t Stop the Feeling!» (2016), paraissait sans qu’on n’attende plus grand-chose du Tintin soul le clip de «Say Something»: ahurissant plan-séquence où, attifé en hipster du coin, Justin invite à ses côtés l’étoile country Chris Stapleton pour une ballade folk… somptueuse, vraiment. «Parfois, la meilleure façon d’exprimer quelque chose, c’est de ne rien dire du tout», clame son refrain.

«Ne rien dire du tout.» Et contrôler absolument tout. Chanteur, compositeur, producteur ou danseur (excellent) juché quoi qu’il fasse sur le toit du monde depuis le milieu des années 1990, Justin Randall Timberlake, 36 ans, s’observe comme un standard industriel. Pas de mauvais choix, chez lui. Rien qui cloche, dépasse ou déçoit. Musique, spectacles, cinéma (chez David Fincher ou les frères Coen), business: ce fils d’un directeur de chorale baptiste grandi à Millington, un trou du Tennessee, poursuit une carrière ignorant hésitation ou improvisation.

De ses débuts à l’adolescence aux côtés de Britney Spears dans l’émission Mickey Mouse Club au leadership du boys band multiplatiné NSYNC, de son premier album autoritaire produit par The Neptunes (Justified, 2002) aux innovations racées de FutureSex/LoveSounds (2006), sa grande œuvre, «JT» a sublimé avec une grâce égale beaucoup de ce qu’il a tenté. Jusqu’à finalement lasser. Car qui veut d’un héros parfait? D’une créature pop sans cicatrice, échec au compteur ou scandale à souffrir?

«Double discours»

Lui-même dut s’interroger. D'où probablement ce Man of the Woods lancé comme pour rappeler combien derrière le showman flamboyant attend un créateur accompli, serein. Mais un artiste auquel il manque toutefois cruellement un discours. Et le refrain de «Saying Something» de résonner curieusement, alors, quand de son époque Timberlake s’applique à ne rien commenter «du tout», s’obstinant à demeurer strictement dans les clous. Et cela, quand bien même une polémique dernièrement enflait quand Dylan Farrow, belle-fille de Woody Allen, l’accusait de «double discours».

En effet, si «JT» soutient le mouvement Time’s Up, il demeure toujours silencieux sur l’affaire d’agression sexuelle qui touche le cinéaste new-yorkais avec lequel il vient de tourner Wonder Wheel, actuellement en salle. Comme s'il refusait que sa figure lisse, irréprochable jusqu’à l’étrange, ne se fissure. «Ne rien dire du tout», induisait-il justement dimanche durant la mi-temps du Super Bowl, quatorze ans après y avoir accidentellement déchiré une partie du costume de Janet Jackson, provoquant l’émotion que l’on sait. C’est à notre connaissance le seul faux pas qu’il ait jamais concédé.


Justin Timberlake, «Man of the Woods» (RCA/Sony Music).

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