«Tenter une cartographie intellectuelle des critiques adressées aux droits de l’homme depuis 1789, afin d’éclairer le sens de nos perplexités présentes»: telle est la tâche à laquelle se sont attelés Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, tous deux professeurs à l’Université Libre de Bruxelles dans leur livre à quatre mains Le Procès des droits de l’homme. Un ouvrage dense, érudit, intelligent, qui met le savoir universitaire au service d’une réflexion dont l’actualité n’a nul besoin d’être rappelée, tant les journaux télévisés le font quotidiennement.

Critique démocratique

Avec une nuance toutefois: alors que la presse regorge d’événements témoignant d’attaques externes contre l’idée des droits de l’homme elle-même, les auteurs s’en tiennent ici – tel est leur projet – à une critique qui demeure pour ainsi dire sur le sol démocratique. À une critique qu’ils veulent interne, donc, où les différents auteurs étudiés mettraient davantage en question les usages et les effets des droits de l’homme que leur existence même – une démonstration à vrai dire difficile à faire dans le cas de la critique ouvertement réactionnaire de Maistre et de Bonald, auxquels est pourtant consacré un chapitre de ce livre.

Une solide et très instructive introduction retrace tout d’abord le destin de la notion de droit de l’homme dans le discours politique et théorique jusqu’à aujourd’hui – où l’on déplorera tout de même, au passage, l’absence de toute mention de la Charte 77, ce manifeste praguois pour les droits de l’homme qui, douze ans avant la Chute du Mur, eut un profond retentissement tant à l’Est qu’à l’Ouest. Mais à ce tableau d’histoire des idées succède le plat de résistance du livre, qui en constitue la contribution essentielle: l’analyse des principaux discours critiques envers les droits de l’homme.

Du conservatisme au nationalisme

Cinq types de critiques sont envisagés: la critique conservatrice incarnée par Burke, qui refuse l’absolutisme des droits individuels au nom d’un ordre traditionnel fondé sur la propriété foncière de la noblesse et sur une religion d’État; la critique progressiste de Bentham ou de Comte, pour qui des droits prétendument naturels ne doivent pas entraver la dynamique de l’innovation sociale; la critique réactionnaire, qui s’oppose aux droits individuels au nom du droit divin de la hiérarchie; la critique révolutionnaire de Marx, qui reproche aux droits de l’homme de n’être pas assez émancipateurs, en ce qu’ils se limitent à la sphère politique, sans s’étendre à toutes les sphères de l’activité sociale où l’individu pourrait pleinement s’épanouir; enfin, la critique nationaliste de Carl Schmitt (qui fut aussi un nazi engagé), qui pensait que seul le peuple, et non les individus, pouvait être le sujet politique démocratique.

À chaque fois, Lacroix et Pranchère témoignent de leur parfaite maîtrise de la littérature secondaire, qu’ils discutent et affrontent de manière critique. Leurs propres interprétations, parfois audacieuses, sont toujours solidement et intelligemment étayées, comme dans le cas de Marx dont ils veulent montrer – contre l’intention de Marx lui-même – que la visée émancipatoire ne devrait pas se passer du langage des droits.

Arendt et Foucault

Mais c’est sans doute avec Hannah Arendt que les auteurs se sentent le plus d’affinité, elle qui leur sert de pont vers ce qu’ils appellent «une conception politique des droits de l’homme» qui ne s’en tienne pas à des déclarations purement incantatoires et déconnectées de tout engagement civique: «La réalité est plutôt que le plus sûr moyen de résister au consumérisme hédoniste et à l’individualisme flasque reste l’auto-organisation démocratique de la société dans la mobilisation pour les droits». Dans le même esprit, ils peuvent citer le Foucault militant de 1984: «Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s’adresser à tous ceux qui détiennent le pouvoir». Les droits de l’homme rendent aux acteurs leur autonomie de sujets politiques.

«Ce qui distingue les droits de l’homme de la simple charité est précisément le fait que les premiers ne visent pas à protéger les individus mais à exprimer leur autonomie en tant que personnes libres et égales»

Cartographie

Au-delà de la «cartographie intellectuelle» qu’il propose, Le Procès des droits de l’homme peut donc aussi se lire comme un manifeste pour un usage authentiquement politique des droits de l’homme qui ne cède ni au fondamentalisme des droits naturels, ni au défaitisme sceptique qui en dénonce l’individualisme apolitique. L’étude de Lacroix et Pranchère nous fait apparaître les droits de l’homme comme un projet, un projet inachevé, un projet inachevable, mais un projet qui doit rester celui des individus eux-mêmes.


Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère, Le Procès des droits de l’homme. Généalogie du scepticisme démocratique, Seuil/La couleur des idées, 344 p.