Kaboul hors des clichés battus

Photographie Avec «Afghan Dream», Sandra Calligaro offre une vision quotidienne et pacifiée du pays

Une exposition tout en découvertes à Nyon

Sandra Calligaro aurait aimé faire «une école de grand reporter». A défaut, elle a suivi des études d’art à Paris, spécialité photographie. En 2007, à la fin de son cursus, elle accompagne un ami correspondant de guerre à Kaboul. «Cela aurait pu être l’Irak ou n’importe quel autre pays en conflit. Je pensais partir un mois, appareil photo en bandoulière et sac au dos. Je ne me voyais pas vivre à l’étranger pour de bon, encore moins dans ce genre de pays. Je suis restée sept ans.»

La jeune femme pensait se frotter à la dure réalité d’un monde invivable et baigné d’horreur. Elle rencontre surtout «des gens attachants», pris dans un quotidien tissé aussi de banalités. «Je ne connaissais ni le métier, ni le pays et j’avais très peu de moyens. L’ONU a sorti un rapport sur la production d’opium à ce moment-là, je m’y suis accrochée. Comme il était compliqué de travailler sur les cultivateurs, je me suis tournée vers les consommateurs; ça a été ma porte d’entrée en Afghanistan.» Une histoire en amène une autre et Sandra Calligaro publie régulièrement dans la presse française et européenne. «J’avais beaucoup de boulot, alors que chez moi, c’était le début de la crise.»

Rapidement pourtant, la reporter bute sur les limites de l’exercice: travailler vite, faire le tour d’un sujet en quelques images seulement, illustrer des propos avec lesquels on n’est pas forcément en adéquation. Pour raconter «son» Afghanistan, Sandra Calligaro se lance dans un travail documentaire au long cours: Afghan Dream, dont une quarantaine d’images sont aujourd’hui exposées à la galerie Focale, à Nyon. «Le sujet est né en faisant des courses au supermarché de mon quartier. Je me suis aperçue tout à coup qu’il s’y trouvait des Afghans «lambda», en plus des expatriés et membres de la diaspora qui le fréquentaient jusque-là. Je me suis demandé qui étaient ces gens et j’ai eu envie d’aller à leur rencontre.» Ces gens, ce sont la classe moyenne émergente à Kaboul, des employés d’ONG ou de l’OTAN pour la plupart.

«L’Afghanistan est brutalement entré dans la société de consommation après 2001, en raison d’un afflux massif de travailleurs internationaux et de capitaux étrangers», éclaire Sandra Calligaro. Sur ses images, un groupe d’hommes dans la première piscine de la capitale ouverte en dehors des grands hôtels et des villas privées. Une jeune fille photographiant le lac Cargha avec son iPad, une base de loisirs à quelques kilomètres du centre-ville. Une famille devant un écran plat et large. Une multitude de talons aiguilles multicolores accrochés dans la vitrine d’un magasin comme les papillons d’un cabinet de curiosités.

Au-delà des objets, les images d’Afghan Dream racontent aussi la culture occidentale qui se répand. Sur une colline du sud de Kaboul, des fiancés reprennent la pose de Jack et Rose sur la proue du Titanic. Dans un restaurant, le logo agrandi et pixelisé de McDonald’s est apposé sur le menu. Au rayon DVD d’un grand magasin, le Titanic de James Cameron justement, une méthode de sex-appeal et une autre pour maigrir. «Les jeunes abandonnent leurs vêtements traditionnels pour des fringues à l’occidentale beaucoup plus moulantes; du coup, ils doivent lutter contre les bourrelets et se mettent à fréquenter les fitness», commente la photographe.

La guerre et le terrorisme filtrent à travers quelques scènes – un check-point à l’entrée d’un quartier résidentiel ou la façade trouée de l’ancien centre culturel russe – mais c’est surtout la «normalité» qui se déroule dans le travail de Sandra Calligaro, faite de moments en famille, de sorties entre copains et de rêveries adolescentes. Nombre de portraits prennent une autre profondeur lorsque l’auteure les détaille. Ainsi de ce jeune couple attablé dans un café, des cousins en réalité puisque c’est la seule manière de fricoter – avec les relations de bureau – sans avoir à demander la permission des parents.

L’Afghanistan de Sandra Calligaro est en effet doux et attachant, loin des images chocs qu’elle entendait ramener au départ. «Dans les pays en conflit, les photographes et les journalistes se permettent des choses, au nom de l’actualité, qui sont parfois obscènes. Moi je vivais là-bas, j’y vis toujours en grande partie, je ne peux pas agir de la sorte. A un moment donné, j’ai aussi souhaité rendre un peu de ce que j’avais pris», souligne la trentenaire kaboulie-parisienne. Sandra Calligaro vient de tourner un documentaire pour Arte, sur les femmes luttant pour leurs droits, une production imaginée après le lynchage fin mars en pleine rue de Farkhunda, accusée d’avoir brûlé un Coran. Elle prépare un livre aux Editions Pendant ce temps. Et s’apprête à repartir afin d’honorer quelques commandes pour la presse et surtout de poursuivre son rêve afghan. «C’est une histoire qui ne peut pas s’arrêter», sourit la jeune femme.

Sandra Calligaro: Afghan Dream, jusqu’au 7 juin à la galerie Focale, à Nyon. www.focale.ch

«Les journalistes se permettent des choses, au nom de l’actualité, qui sont parfois obscènes»