Cinéma

Kacey Mottet-Klein, vieil acteur

Le Vaudois avait 9 ans lorsque Ursula Meier le fit jouer dans Home. On l’a vu grandir sur nos écrans. Il fait aujourd’hui son âge dans Quand on a 17 ans d’André Téchiné

Casquette vissée sur la tête, baskets et Jeans élimés, tee-shirt lâche, un ado comme un autre? Oui d’après la silhouette. Non si l’on balaie l’environnement. Hôtel Alpha-Palmiers rue du Petit-Chêne à Lausanne où des hommes d’affaire brunchent en parlant de matières premières tandis que le salon accueille plus loin deux élégantes qui ont plaisir à se retrouver (l’une d’elle a passé six mois à Singapour).

Kacey Mottet-Klein (17 ans) s’affale dans un fauteuil en osier et demande s’il peut commander une bière. «J’en rêve. Je suis tellement pauvre que j’ai du mal à m’en payer trois par jour.» Va pour la bière. Kacey sourit. Ce qui lui va bien. On l’a toujours connu gamin grave, tellement sérieux, à faire avec les problèmes des grands et tenter de les résoudre pour qu’ils aillent mieux et que lui du coup se sente moins mal. Prenez Home, son premier (et très beau) film, réalisé par Ursula Meier, ce rôle du petit dernier d’une famille logée dans une bicoque en rase campagne, au bord d’une autoroute inachevée. Jusqu’au jour où le chantier reprend et que la famille (Isabelle Huppert joue la maman, Oliver Gourmet le papa) s’emmure. Kacey usait d’un comique à la Jacques Tati, très en postures. Il avait 10 ans à l’époque. Et déjà pas le genre à faire rire ou émouvoir à coup de contorsions ou mots graves. Il jouait la comédie en enfant posé dans le monde adulte, alourdis de leurs tracas, mais cependant lunaire.

Poursuivons avec L’enfant d’en haut d’Ursula Meier encore. Il avait alors 14 ans (et une nomination au César du meilleur espoir masculin), petit roublard qui pique en station huppée skis, casques, lunettes, les revend en plaine industrielle valaisanne et ainsi nourrit le foyer composé de lui-même et de sa très jeune mère (Léa Seydoux) qui papillonne d’amants en amants.

Kacey nous dit: «Je ne vis qu’avec des gens tellement plus vieux que moi, mon meilleur pote a 38 ans.» Même son amoureuse le dépasse, elle a 20 ans ce qui à ces âges est un gouffre. Elle vit à Bruxelles, apprend le théâtre. Ils partagent là-bas un studio depuis trois mois. Chouette histoire d’amour murmure-t-il, mais ça ne regarde que ces deux-là… L’actualité nous rattrape – les attentats – alors on en parle parce que Kacey est très angoissé. «Ma copine prend tous les jours le métro qui a explosé, moi je prends souvent l’avion à Zaventem. Le 22, j’étais à Paris, je suis rentré aussitôt en voiture, je ne voulais pas la laisser seule et je ne voulais pas être seul.» Et l’envie soudaine à ce moment-là, ce mercredi 30 mars à 14h31, de tout plaquer et la rejoindre. «Mais j’ai oublié mon passeport.» Il en possède pourtant trois car son père est américain, sa mère française et il est né à Lausanne (la famille réside à Bussigny).

Kacey Mottet-Klein est de retour au pays avec son douzième film Quand on a 17 ans d’André Téchiné, présenté le soir même au Pathé Galeries, face au bel hôtel où la production l’envoie rencontrer la presse et quémander une pression. Il ne connaissait pas André Téchiné, a visionné Les Roseaux Sauvages et Impardonnables. Se fondre dans une relation homosexuelle (LT du 30.03.16), attraction-répulsion entre deux ados, pas facile à cet âge euh… d’une grande fragilité et de quête d’identité. Kacey, poli, ne se moque pas mais tout juste: «A tout âge je crois que c’est difficile de se confronter à l’homosexualité. Pour le reste, ce fut un très beau rôle à interpréter.»

Avec Corentin Fila qui joue Tom, garçon métissé adopté par un couple de montagnards tandis que Kacey est Damien, un fils de médecin, le contact a été très bon. Tous deux ont préparé les scènes de nudité et d’effusion en les diluant dans de la bière belge et de longs palabres. «On s’est dit des choses, on a brisé nos tabous en se foutant des jugements des autres et on est devenus amis pour la vie», résume le jeune acteur. Etrange similitude: Léa Seydoux dans La vie d’Adèle aime une femme. «Ah oui je n’avais pas pensé à cela. Elle a une super-carrière, elle est aux Etats-Unis, je lui ai écrit pour son anniversaire et elle m’a répondu.»

Dans Quand on a 17 ans, Kacey fera enfin son âge. Envie de lui dire: «On vous voit grandir film après film comme un Antoine Doinel suisse, vous êtes un peu à Ursula Meier ce que Jean-Pierre Léaud fut à Truffaut.» Et s’entendre dire que bien évidemment il ne connaît ni le premier ni le second. Sa chère Ursula, en revanche, vient adoucir les traits du jeune homme, elle est magique soupire-t-il. En octobre prochain ils tournent encore ensemble dans le Valais «avec une actrice plutôt vieille dont je ne sais plus le nom», mais qui renseignement pris auprès d’un attaché de presse s’appelle Fanny Ardant.

Ursula et Kacey se sont rencontrés en 2007. Elle cherchait son Julien, le petit bonhomme de Home. La productrice du film repère dans la foule, un jour de semi-marathon à Ouchy, le visage ciselé et les oreilles décollées de Kacey. Ainsi débute une carrière. Ces fameuses oreilles deviendront en 2010 celles de Lucien Ginsburg (Serge Gainsbourg enfant) dans le film de Joann Sfar. Il tourne ensuite avec Patrice Leconte, Anne Fontaine, Sébastien Maggiani etc. Ursula Meier écrit rien que pour lui L’Enfant d’en haut, Ours d’argent au festival du film de Berlin en 2012, inscrit dans la short-list du Meilleur film étranger aux Oscars.

Kacey ne va plus à l’école depuis l’âge de 14 ans et il confie que sans le cinéma il n’est rien, sans identité, que la vie n’aurait pas de sens. «Sinon j’aurais bien voulu être un policier ou un chanteur», lâche-t-il. Il prononce aussi souvent ce mot: schizophrénie. Il se qualifie de schizophrène. Sans probablement en mesurer la signification exacte ou connaître les symptômes et dégâts causés. Il attend avec impatience sa majorité car il ne supporte plus sa pauvreté. «Mon argent est bloqué sur un compte en banque jusqu’à 18 ans, c’est la loi. Heureusement que la vie en Belgique est moins chère qu’en Suisse. Mais c’est dur, il faut payer le loyer et acheter à manger.»


Profil

1998: Naissance à Lausanne

2008: Sortie sur les écrans de Home d’Ursula Meier

2013: Prix du meilleur acteur suisse et nomination au César du Meilleur espoir masculin pour l’Enfant d’en haut

2016: Sortie de Quand on a 17 ans d’André Téchiné

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