Un dos nu couvert de lignes colorées. Une fois passé l’effet de surprise, l’œil y démêle un tracé plus familier, qui dessine frontières, provinces, rivières: celles de la Chine d’aujourd’hui. Ce dos appartient à un artiste, Qin Ga, qui a entrepris un drôle de périple en forme d’œuvre d’art: reparcourir les milliers de kilomètres qui ont vu passer la «Longue Marche», acte fondateur quasi mythique de la République populaire. Comme pour mieux mesurer à travers l’identité des lieux la distance temporelle qui sépare la Chine d’aujourd’hui de celle d’hier. Chaque étape est tatouée sur son dos, qui ressemble ainsi toujours plus à une vaste et complexe cicatrice. Né en 1971, Qin Ga n’est ni un opposant politique ni un provocateur. Il fait partie des artistes de pointe présentés dans Voice of the Unseen, l’exposition événement de la ­Biennale de Venise sur l’art contemporain chinois, qui s’achève ce 24 novembre. Son geste retrace, commémore, interroge. Mais sur sa peau, c’est une tout autre ambiguïté qui se lit: soumission, dérision ou mise en scène des blessures de l’histoire?

Voilà qui rappelle de manière troublante le terrible châtiment imaginé par Kafka dans La Colonie pénitentiaire (1919): sur une île loin de l’Europe, une machine artisanale et sophistiquée grave dans la chair des condamnés l’article de loi qu’ils ont enfreint, figuré par un dessin indéchiffrable, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais la cruauté du châtiment passe de plus en plus mal à une époque où – déjà – on ne jure plus que par les «droits de l’homme». Un voyageur fraîchement débarqué usera finalement de son crédit pour y mettre un terme, non sans remarquer la nostalgie muette des adeptes de l’ancienne justice.

Vue à la lumière du texte de Kafka, la performance de Qin Ga ressemble au détournement quasi parodique de tous les camps futurs que La Colonie pénitentiaire semblait annoncer à l’orée du XXe siècle – et ce, au moment même où le comité central du Parti communiste chinois vient de programmer la fermeture des camps de rééducation. Mais elle attire aussi l’attention sur un curieux phénomène, à savoir le rôle de l’artiste comme ultime incarnation du dissident. Est-ce un ­hasard si les plus célèbres opposants chinois ou russes sont aujourd’hui un plasticien (Ai Weiwei) et un groupe punk rock aux allures arty (les Pussy Riot)? Parce que leur art condense une force contestatrice sans pareille? Ou qu’ils trouvent dans l’agit-prop une ressource créatrice inédite, voire cyniquement intéressée, comme on en accuse quelques-uns? A moins que la faute en revienne aux médias, qui leur donneraient un éclairage démesuré et un peu frivole, au détriment des anonymes.

C’est en tout cas à un autre récit de Kafka qu’ils nous renvoient, légèrement postérieur, Un Artiste de la faim (1922), qui entretient un rapport dérangeant avec le précédent. L’artiste en question est un jeûneur professionnel, dont le dévouement sacrificiel à son «art» commence par fasciner le public. Puis celui-ci s’en désintéresse progressivement, jusqu’à l’indifférence et l’oubli. L’histoire semble signifier l’ambivalence du statut de l’artiste, que sa marginalité jette sous le feu des projecteurs, à condition qu’il soit prêt à y laisser sa peau. Plus que sur les intentions des artistes, il faudrait sans doute s’interroger sur l’ambiguïté de notre regard face au «spectacle» des dissidents, ou des autres victimes de l’Histoire. Regarderons-nous longtemps une ­Nadejda Tolokonnikova (des Pussy Riot) en grève de la faim comme on en use à l’égard du jeûneur de Kafka? Situation de malaise, dont on voudrait pouvoir sortir par un sursaut (à la manière du voyageur de La Colonie pénitentiaire). Elle fait de nous des spectateurs involontaires. Mais comment rompre l’enchantement?

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Franz Kafka

«Un Artiste de la faim»(Trad. Claude David, Gallimard, 1990)

«On s’était accoutumé à l’idée bizarre de prétendre de nos jours attirer l’attention sur un jeûneur professionnel, et cette accoutumance suffisait à sceller son destin. Il pouvait jeûner tout son saoul, et c’est bien d’ailleurs ce qu’il faisait – mais rien ne pouvaitplus le sauver, on passait devant lui sans le voir. Allez donc expliquer à quelqu’un l’art du jeûne!»