Franz Kafka ne couchait pas uniquement ses pensées sur le papier en usant de mots, il griffonnait aussi des personnages. Une centaine de ses dessins sont rassemblés, classés par ordre chronologique et publiés cette semaine sous la forme d’un recueil baptisé sobrement «Kafka, Les Dessins». Les réalisations du grand écrivain praguois auraient pourtant dû être brûlées, selon ses souhaits. Mais c’était sans compter sur l’indéfectible volonté de son ami Max Brod. La publication des personnages de Kafka est la résultante d’une saga juridique qui a conduit ses ébauches en Israël et en Suisse. Ce «long chemin» est raconté par L’Obs dans un long article publié ce dimanche 7 novembre.

De collectionneur à traître

L’auteur de «La Métamorphose» a rencontré Max Brod sur les bancs de l’université Charles, à Prague. Celui-ci est «de la nouvelle promotion, écrit l’hebdomadaire français. Alors Franz lui a donné ses polycopiés de l’année précédente, ornés de «dessins plein d’imagination dans les marges», selon Brod, qui se met à découper ces croquis pour les collectionner. Il veut garder tout de ce que dessine son camarade, et même ce qu’il trouve dans la corbeille. «Kafka jette tout.» En effet, l’homme de lettres est connu pour détruire ses créations. De son vivant, «on estime qu’il a brûlé environ 90% de son travail», pointe Libération.

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Une habitude qui l’a poursuivi jusqu’à sa mort en 1924 de la tuberculose, à l’âge de 40 ans. En 1921, lorsqu’il rédige son testament, Franz Kafka demande à son ami Max Brod: «Tout ce que je laisse de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles […] doit être brûlé sans restriction et sans être lu […] De même que tous les textes et tous les dessins que toi, ou toute autre personne à qui tu devras les demander en mon nom, pouvez détenir.» Plus d’un siècle après, nous savons que ses consignes testamentaires n’ont pas été respectées. Max Brod, fervent admirateur de son ami, leur était farouchement opposé.

C'est d’ailleurs seulement un mois après son décès qu’il «publiera dans une revue les notes de Kafka qui lui interdisaient toute publication», constate Libération. C’est encore à Max Brod, et toujours à l’encontre des dernières volontés de Franz Kafka, que l’on doit les éditions du «Procès» en 1925, du «Château» en 1926, ou encore de  «L’Amérique» en 1927. Des œuvres qui étaient encore inachevées et que Max Brod s’est permis de modifier et compléter à sa guise.

Il écrira plus tard que Franz Kafka, «était encore plus hostile envers ses dessins qu’envers ses créations littéraires.» La publication de ses dessins «pleins de figures carnavalesques et de petites compositions burlesques», décrit L’Obs, offre à «ceux et celles qui fréquentent son œuvre des retrouvailles inattendues.» Car le talent de dessinateur de l’écrivain a déjà été révélé par le passé. Notamment avec ses «longs personnages tracés à l’encre en couverture des éditions de poche à partir des années 1950», note l’hebdomadaire français.

Le trompeur trompé

Cette «transmission compliquée», comme la qualifie Libération dans un autre article, est détaillée dans l’un des quatre textes signés Andreas Kilcher, Judith Butler et Pavel Schmidt qui accompagnent la centaine de dessins. Andreas Kilcher, qui a dirigé la publication de «Kafka, Les Dessins» décrit «comment Max Brod, émigrant en Palestine, déposa ce qui lui appartenait de l’héritage de Kafka dans une banque de Tel Aviv avant de prendre peur lors de la crise du canal de Suez en 1956 et de le transférer dans une banque suisse qui devint UBS», écrit le quotidien français. Son ambition de faire connaître l’âme d’artiste de Franz Kafka remonte à leur rencontre en 1902. «Je fus de longues années l’ami de Kafka avant d’apprendre qu’il écrivait», confia-t-il. C’est lui, alors écrivain confirmé, qui encouragea le jeune Kafka à publier ses écrits.

Dans les années 1900, Max Brod – ignorant encore tout de ses habiletés littéraires – s’efforce de «mettre Kafka en relation avec des artistes contemporains», écrit Andreas Kilcher. Mais ses tentatives «n’eurent pas l’effet escompté, qui était de l’établir comme un «très grand artiste» en le faisant, par exemple, participer à des expositions», poursuit-il. Des efforts qui resteront infructueux, du moins du vivant de son ami. Il réussira néanmoins à vendre quelques-uns des dessins de Franz Kafka «à des musées, notamment l’Albertina de Vienne», indique Le Point.

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En 1961, il passe le flambeau à sa secrétaire, Ilse Esther Hoffe. C’est elle qu'avant de mourir en 1968, il désigne comme seule exécutrice testamentaire, à qui il lègue tout ce qu’il possède. Pour rappel, «le soir du 14 mars 1939, lui et sa femme Elsa prennent le dernier train autorisé à traverser la frontière tchéco-polonaise avant sa fermeture par les nazis, raconte Libération. Dans leur périple vers la Palestine, Max emporte une volumineuse valise en cuir craquelé bourrée de liasses kafkaïennes: journal, récits de voyages, ébauches, croquis, centaines de lettres et minces carnets de notes noirs dans lesquels Kafka révisait l’hébreu.»

Seulement, Ilse Esther Hoffe «demande des sommes décourageantes pour toute édition», continue le quotidien. En 1988, par exemple, elle vend chez Sotheby’s le manuscrit du «Procès» pour deux millions de dollars à une personne mandatée par les Archives littéraires allemandes de Marbach. Elle meurt à son tour en 2007, à l’âge de 101 ans. Ses deux filles, à leur tour bénéficiaires de cet héritage culturel, se sont retrouvées, dès 2009, en procès face à l’Etat d’Israël. Max Brod avait demandé dans son testament à ce que tous les documents en sa possession soient transmis à «l’université hébraïque de Jérusalem ou à la bibliothèque municipale de Tel-Aviv ou à une autre institution en Israël ou à l’étranger.»

«Un contrepoint captivant»

Une preuve écrite déterminante dans la bataille juridique qui s’est ensuivie et qui s’ajoute à son non-respect de l’obligation du testament de Max Brod lors de la vente des pages manuscrites du «Procès.» Une situation particulièrement ironique. Le verdict sera finalement favorable à Israël en 2019.

C'est ainsi qu'après avoir été entreposées, depuis 1956, entre quatre coffres-forts situés dans la banque UBS à Zürich, d’autres détenus par des banques israéliennes, ou empilées dans un frigo hors d’usage «dans un petit appartement sombre du rez-de-chaussée de la rue Spinoza à Tel-Aviv, cohabitant avec des dizaines de chats», qui plus est qui a été cambriolé, note encore Libération, que les «archives Kafka, dessins inclus», ont pu faire leur entrée à la Bibliothèque nationale d’Israël.

En juin dernier, cette institution a rendu accessible au grand public une collection de lettres inédites rédigées par Franz Kafka. Parmi elles, 120 dessins, plus de 200 lettres adressées à Max Brod et son testament demandant à son ami de brûler tous ses écrits.

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Le recueil «Kafka, Les Dessins» offre «un contrepoint captivant à ses récits», estime Le Point. Ainsi, l'hebdomadaire français relève «un animal-humain, créature hybride aussi inquiétante que l’être émergeant» de son livre «La Métamorphose», les «esquisses du «quotidien d’un homme malade», ou encore la relation «pudique» qu’il entretenait avec sa mère. Ce médium est une porte ouverte vers son intimité. Une intimité qu’il affectionnait particulièrement. En 1913, dans une lettre destinée à Felice Bauer, Franz Kafka écrivait: «A l’époque, il y a de cela des années, ces dessins m’ont donné plus de contentement que n’importe quoi».


«Kafka, Les Dessins», paru le 4 novembre 2021 aux éditions «Les Cahiers Dessinés»