Ils seraient dix artistes, qu'on le croirait aisément. Or, il n'y en a qu'un seul: Kai Althoff. Prolifique. Pas forcément par le nombre d'œuvres exposées, environ 70. Tout du reste n'est qu'une seule installation. Mais par le fait que cette production est d'une diversité incroyable.

L'artiste, né en 1966 à Cologne où il vit et travaille, l'a déjà montrée par parties, a invité aussi d'autres artistes, mais c'est la première fois qu'elle est exposée en institution, à la Kunsthalle de Zurich, avec une telle ampleur. Kai Althoff recourt à un très large éventail de techniques: dessin, peinture, photographie, sculpture, sons et senteurs. Dans l'espace où l'artiste réserve la plus grande tension au visiteur, c'est par exemple une odeur de miel qui se répand. Tout est contraste et oppositions, ou complétude.

Entre salon bourgeois et luna park populaire

A l'étendue des techniques s'ajoutent encore celles des moyens, des genres, des styles. Kai Althoff utilise aussi bien le tissu, le carton, l'aérographe, les laques industrielles, que les objets manufacturés et récupérés, ou l'aquarelle. Les images qu'il propose relèvent de la nature morte, du portrait, comme de la scène de genre. Les formes prennent autant celle du tableau que de la fresque, de la petite maquette ou de l'installation. L'exposition est d'ailleurs une immense installation ou plutôt une installation d'installations. Où le spectateur circule entre salon bourgeois et luna park populaire. Au gré d'une formule artistique conçue comme une imbrication de boîtes gigognes ou une belle toile d'araignée. On s'y laisse prendre.

La visite s'ouvre par une structure en forme de pergola de jardin et se termine dans le capharnaüm d'un stand de brocanteur (vieille chaise pour examen gynécologique, robe de satin sur mannequin, miroirs à facettes, bobines de passementerie et dix mille autres objets). Le parcours tient de la visite au musée (avec ses panneaux séparateurs) et de la tentation de franchir les interdits, en montant les escaliers d'une maison hantée. Ambiance, feutrée et tape-à-l'œil. Avec moquette couleur vanille et parois tapissées d'ocre ou d'orange pâle. Le contraire de la galerie aux murs blanchis.

Atmosphère poissarde

Kai Althoff ne fait pas dans l'aseptisé mais dans l'atmosphère poissarde, malsaine. Chaque bon côté des choses a un envers. Les esprits positifs trouveront que l'enfer n'est pas loin de la pénitence et la pénitence de la rédemption. Althoff propose aussi bien des images de saints que des illustrations des pires turpitudes. Au centre d'une alcôve rouge sang, le coin de métal, taillé comme une lame de hache, qui effectue d'incessants allers et retours, rend le spectateur mal à l'aise.

La vie est la résultante de l'intégration des contraires. L'artiste met donc en scène aussi bien l'horreur que la beauté, l'agressivité et la douceur, la maladie et le bonheur, la haine, la compassion, l'envie, le renoncement, le féminin, le masculin, l'intimité, l'histoire. Tout se tient. Tout, également, est très germanique; avec des héritages encore mal digérés. Mais la force de Kai Althoff est sa capacité à diversifier ses écritures. De s'adresser aux sensibilités les plus diverses. Pour être entendu de quiconque. Et à chaque fois dans le langage adapté. Il brosse un écœurement en expressionniste, raconte une histoire en trois dessins réalistes, évoque un rêve sous forme de collage, résume une attitude comme un graphiste.

Cette diversification des exposés et des tons employés se fait avec un réel talent, jusqu'au pastiche. Au point de faire accroire que les créateurs qui se sont exprimés sont effectivement une dizaine. Avec chacun ses tics. Ce qui démontre, de la part de Kai Althoff, une compréhension diabolique de comment dire les choses et de quelle manière. Et témoigne d'un sens efficace de la cohérence.

Kai Althoff «Ich meine es auf jeden Fall schlecht mit ihnen». Kunsthalle Zürich (Limmatstr. 270, tél. 044/272 15 15, http://www.kunsthalle zurich.ch). Ma-ve 12-18h (je 20h), sa-di 11-17h. Jusqu'au 13 janvier.