Le «Kâmasûtra», par-delà les fantasmes

Du grand texte érotique, écrit entre le IIIe et le IVe siècle de notre ère, on connaît surtout la traduction anglaise faite à la fin du XIXe. Frédéric Boyer a voulu dépasser les clichés et tenter de percer les secrets du texte original en sanscrit

Genre: antiquité
Titre: Kâmasûtra. Exactement comme un cheval fou
Trad. du sanscrit, adapté et présenté par Frédéric Boyer
Chez qui ? P.O.L, 380 p.

Le Kâmasûtra: quatre syllabes qui soulèvent, en 2015 encore, des montagnes de fantasmes et de malentendus. Car que sait-on vraiment de ce texte de l’Antiquité indienne, écrit entre le IIIe et le IVe siècle de notre ère? Rien ou presque mis à part des images, miniatures ou statuaire, de positions sexuelles souvent acrobatiques. Or il s’agit bien tout d’abord d’un texte, sorti des tréfonds de la bibliothèque de Bombay par un Anglais pittoresque, Richard Francis Burton.

A la fin du XIXe siècle, ce capitaine de l’armée des Indes, à qui l’on doit aussi la première traduction anglaise des Mille et Une Nuits, traduit le Kâmasûtra en y imprimant sa patte toute personnelle, rajoutant du lyrisme là et de l’exotisme ici et renvoyant au cliché d’une Inde éternelle érotisée. Or cette version anglaise, «belle infidèle», va servir de base à la plupart des traductions dans les autres langues européennes. Jusqu’à aujourd’hui.

L’écrivain et traducteur Frédéric Boyer a eu envie, après avoir traduit la Bible et les Confessions de saint Augustin, d’aller voir de près l’original en sanscrit. «Les traductions françaises existantes, élaborées à partir de la version anglaise de Richard Francis Burton, suscitaient chez moi un malaise. Il manquait quelque chose… Comme si le Kâmasûtra conservait un secret», explique-t-il. Il va pour cela approfondir durant sept ans ses connaissances en sanscrit avant de se lancer dans la traduction proprement dite. «Son» Kâmasûtra, sous-titré par un verset emprunté au texte, Exactement comme un cheval fou, se présente sous la forme d’un long poème dialogique sur les mille et une façons d’intégrer le plaisir dans sa vie. Et si Frédéric Boyer avait bel et bien découvert le secret du Kâmasûtra?

Samedi Culturel: La seule chose que l’on croit savoir sur le «Kâmasûtra», c’est la liste des 64 positions sexuelles possibles. Or déception, elles ne s’y trouvent pas!

Frédéric Boyer: C’est un des nombreux leurres de ce texte. Les 64 positions sexuelles sont évoquées mais jamais données. Il en cite quelques-unes mais on est très loin du compte. Et beaucoup plus que des techniques précises, il s’agit de descriptions, souvent assez amusantes, d’une gestuelle, d’une danse presque. Certaines sont métaphoriques et empruntent aux règnes animal et végétal. Il s’agit d’inscrire la sexualité dans ce monde, à la fois de plaisir et de beauté. Le Kâmasûtra est plus proustien que sadien. Il décrit un monde de souvenirs, d’émotions et de métaphores. Il détaille par exemple la façon d’organiser la maison pour faire surgir le plaisir; de décrypter les signes pour savoir si une femme ou un homme est sensible à vous.

On est surpris à la lecture par le côté hétéroclite du texte avec des poèmes, des listes, des recettes magiques… Le «Kâmasûtra», qu’est-ce que c’est?

Il se présente comme un manuel d’art de vivre qui explique comment réussir sa vie selon la trilogie hindouiste qui fixe les trois buts de l’existence: les principes (dharma), la réussite matérielle (artha) et la sensualité, comprise dans un sens très large, le kâma. Le Kâmasûtra est centré sur la quête sexuelle mais pas uniquement. Il englobe toute une vie de plaisirs. La vraie question du texte étant la quête de connaissance. Est-ce que l’on peut disposer d’une connaissance sur les plaisirs? Et si oui, peut-on la transmettre? Et le texte nous met régulièrement en garde: connaître la science des plaisirs n’équivaut pas forcément à la mettre en pratique…

A qui s’adresse le texte?

Aux jeunes et riches brahmanes des premiers siècles de notre ère en Inde, c’est-à-dire à la noblesse urbaine, élitiste et ultra-minoritaire, que la littérature d’époque décrit volontiers comme noceurs et libertins.

Que sait-on sur la rédaction du «Kâmasûtra»?

Pas grand-chose, comme pour tous les grands textes de l’Antiquité. Le Kâmasûtra est rédigé sous la figure tutélaire d’un auteur, Vâtsyâyana. D’après les commentaires postérieurs, on pense qu’il était un brahmane qui vivait dans une grande cité cosmopolite de l’Antiquité, sans doute au nord de l’Inde, sous la dynastie des Gupta, faste sur le plan artistique.

Est-ce que le «Kâmasûtra» se raccroche à une tradition quelconque?

C’est son mystère. Il dit s’inscrire dans la grande tradition des sâstra, c’est-à-dire des traités d’enseignement. Il s’agit d’une tradition millénaire de l’Inde ancienne. On trouve des sâstra pour apprendre la philosophie, la logique, les mathématiques, mais aussi pour monter sur des éléphants, pour faire la cuisine, etc. L’auteur du Kâmasûtra dit vouloir écrire un traité sur le plaisir comme les anciens l’ont toujours fait. Or les anciens qu’il cite appartiennent à l’imaginaire et à la mythologie du brahmanisme, soit des dieux, des héros, de grands personnages légendaires. Et nous n’avons aucune trace des ouvrages sur le plaisir qu’il leur prête. D’où la question que je pose: est-ce qu’un traité sur le plaisir est attendu à l’époque du Kâmasûtra ou est-ce une originalité voire une provocation?

Quelle est votre réponse?

Mon hypothèse est que ce texte est une parodie du savoir. Le Kâmasûtra emprunte la rhétorique traditionnelle des sâstra et l’applique à la question du plaisir comme un jeu parodique. Il mime le sérieux des traités d’enseignement avec la profusion de listes, de jeux logiques et de combinatoires sans fin, et appliqués parfois à des enjeux extrêmement triviaux comme les célèbres positions sexuelles, les façons pour une prostituée de gagner de l’argent ou d’en perdre, etc. Ce qui plaide aussi en faveur de cette thèse, c’est la présence dans le Kâmasûtra de tous les personnages du théâtre comique et libertin qui connaît son apogée au moment de l’écriture du texte, sous la dynastie des Gupta.

Qu’en est-il alors de cette attitude joyeuse face à la sexualité qui parcourt le «Kâmasûtra»? C’est un leurre là aussi?

Il y a toujours eu, dans la caste des brahmanes, chez les plus nobles et les plus riches du moins, une vie de plaisirs élaborée. On est dans une société polygame, avec encore des harems. Mais à l’époque du Kâmasûtra, cette vie de plaisirs était probablement non seulement en perte de vitesse mais en passe de devenir un monde idéalisé. C’est ma seconde hypothèse: le Kâmasûtra parle d’un monde perdu et qui n’a peut-être même jamais existé. Ce livre est audacieux parce qu’il fait d’un monde de connaissances et de techniques un monde idéalisé et rêvé.

Jamais existé?

Le monde du Kâmasûtra qui nous paraît aujourd’hui extraordinaire devait aussi avoir dans l’Antiquité les atours d’un monde fini, imaginaire et nostalgique. C’est un livre qui est fait pour créer la nostalgie, celle du désir, d’un monde de relations faciles où le but de l’existence est de composer avec le plaisir. L’auteur du Kâmasûtra dit bien que le savoir sur le plaisir est en train de se perdre. En s’appuyant sur une bibliothèque vaste mais complètement imaginaire, il entend résumer ce savoir, lui rendre son discours. Le Kâmasûtra est en ce sens très borgésien. On pourrait presque dire qu’il s’agit d’un livre inventé, qui n’a jamais existé.

Mais la sexualité fait bien partie des trois piliers de l’existence dans l’hindouisme…

Oui, et le Kâmasûtra les réunit tous les trois, ce qui est relativement rare dans la plupart des traités de l’Inde ancienne. Il y a une part de provocation à toujours associer ainsi kâma, les plaisirs sensuels, aux deux autres piliers de la réussite existentielle.

Pourquoi s’agit-il d’une provocation?

Le bouddhisme devient à l’époque de plus en plus important et apporte une vision de l’existence construite sur le renoncement et l’abandon de la réussite matérielle et sensuelle. Le Kâmasûtra est peuplé de nonnes bouddhistes et de moines errants, aux rôles équivoques, souvent ridiculisés, et dont on se méfie.

Le «Kâmasûtra» était une provocation d’un certain milieu face à un climat moral qui devenait plus strict?

C’est une hypothèse. Surtout au regard des grands textes d’enseignement traditionnels qui décrivent une société patriarcale très inégalitaire, très hypocrite et violente, où l’adultère féminin est condamné de façon abjecte, le rôle de l’épouse fondé sur la soumission et l’adoration de son «Maître», etc. Le Kâmasûtra, lui, joue toujours entre respect et contournement des principes. Avec ironie, les grands préceptes collectifs et individuels sont toujours rappelés mais toujours suivis d’exceptions qui donnent alors lieu à de longues descriptions sur, par exemple, comment prendre la femme d’un autre, soutirer de l’argent à plusieurs hommes, pénétrer dans un harem, etc. Dès l’ouverture du livre, l’auteur rappelle les grandes étapes de la formation d’un homme pour immédiatement souligner que de toute façon la vie est trop courte et qu’il faut saisir l’occasion quand elle se présente! On retrouve un peu la même idée chez Ovide, dans L’Art d’aimer.

Les femmes ont l’air d’avoir sacrément leur mot à dire dans le «Kâmasûtra». Encore un leurre?

Le Kâmasûtra est écrit dans une société patriarcale violente. Dès le début du texte, il pose cette question difficile: est-ce que l’on peut enseigner le Kâmasûtra aux femmes? Et la réponse est oui, ce qui est audacieux à l’époque. Dans le Kâmasûtra, il est bien rappelé que le mari est bien toujours le maître pour la femme, mais le texte détaille comment elle peut et doit lui répondre dans les jeux sexuels comme dans la vie domestique. Le Kâmasûtra est un des rares textes qui s’inquiète du plaisir féminin et qui le reconnaît en encourageant les partenaires masculins à y prêter attention et à le favoriser!

Sur le plan littéraire, qu’avez-vous cherché à faire?

Le Kâmasûtra a donné lieu à quantité de commentaires et la plupart des traductions contemporaines les associent au texte. Je les ai volontairement tenus à l’écart parce qu’ils ôtent de la poésie au texte. Il doit être lu, il me semble, comme un long poème dialogique. J’ai tenu aussi à respecter la tradition du discours dans l’Inde ancienne. Le dialogue est mis en scène avec des objections qui ne sont jamais contradictoires mais s’additionnent. Les raisonnements ont la même valeur et s’annulent en quelque sorte. J’ai voulu rendre aussi l’art de la brièveté qui était l’art des sûtra, ces versets adaptés à l’art de la remémoration et de la récitation.

En quoi ce texte peut-il nous parler en 2015?

La question que pose le Kâmasûtra est bouleversante et reste pertinente: est-ce qu’il y a une connaissance possible du plaisir? Le texte, et cela renforce sa mélancolie, insiste régulièrement sur la nécessité devant laquelle nous sommes tous, aujourd’hui comme hier, d’avoir à domestiquer par la parole nos pulsions et nos envies. Parce que sinon, comme le dit très bien le texte, «exactement comme un cheval fou», nous sommes emportés par la roue du plaisir jusqu’à la destruction. Ce qui est très beau, c’est que le Kâmasûtra explique que c’est à la fois possible et impossible de domestiquer nos désirs par la parole. On a beau faire, à un moment donné le discours explose. On aimerait savoir mais on ne peut pas, et on continuera à écrire des Kâmasûtra pendant longtemps, pour décrire ce monde perdu des plaisirs.

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«Kâmasûtra»

Traduction de Frédéric Boyer

«Même en rêve tu ne peux imaginer les émotionsni les fantasmesqui surgissenten un instantd’érotisme extrême»