Lointain souvenir du désir

Dans une Inde travaillée parles intégrismes religieux, le Kama-sutra est aujourd’hui perçu comme un objet de scandale. La Pinacothèque de Paris expose des sculptures et des peintures inspirées par ce texte subtil et décomplexé, datant du IVe siècle

Les statues sont adossées aux murs crème baignant dans la pénombre. Elles figurent des surasundari, ces beautés célestes indiennes. Elles ont le visage rond, parfois altéré par les éléments, le collier de perles serpentant sur une poitrine généreuse, les hanches rebondies, les cuisses dévoilées par une robe dénouée. Le port est audacieux et le geste lascif, cette griffe de l’art indien inspirée du Kama-sutra. Il y a la surasundari en «position acrobatique», la surasundari «dansant» ou la surasundari «dans l’acte d’écriture».

Dans cette salle de musée juchée sur une terrasse du palais d’Udaipur, haut lieu d’une ancienne principauté rajpute du Rajasthan, les beautés célestes attendaient, fin juillet, d’être empaquetées vers Paris. Depuis, elles sont venues enrichir la collection de pièces (sculptures, peintures, miniatures…) rassemblées à la Pinacothèque, à Paris, pour une exposition*.

L’un des acteurs principaux de cette exposition est Arvind Singh Mewar, un colosse à l’épaisse barbe blanche et à l’œil noir roulant sous une broussaille de sourcils. Il est assis à son bureau gainé d’un tapis grenat. Dans la vaste pièce aux pilastres cannelés, des miroirs géants réfléchissent la lumière du lustre de cristal ruisselant du plafond. Le palais d’Arvind Singh Mewar est le joyau d’Udaipur. Ce labyrinthe de salons donne sur des terrasses, patios et péristyles surmontés de tourelles à coupoles qui dominent, telle une falaise de marbre et de granit, un lac gris bordé de collines touffues.

Le maître des lieux se veut modeste. «Notre rôle politique est aujourd’hui limité», dit-il. Titulaire du prestigieux titre de maharana – variante de celui de maharaja –, cet héritier de la dynastie des Mewar d’Udaipur illustre la survivance d’un ordre désuet, cette aristocratie qui a régné des siècles sur des micro-Etats princiers, jusqu’à ce que l’Inde indépendante les dissolve en 1947. La descendance dut souvent se reconvertir dans la gestion hôtelière des palais, notamment au Rajasthan, où les diverses principautés de Rajput (caste guerrière devenue royale) furent particulièrement florissantes.

Arvind Singh n’est pas qu’hôtelier. Il est aussi mécène et c’est à ce titre qu’il a contribué à l’exposition de la pinacothèque. Ses langoureuses surasundari sont issues du temple Eklingji, situé à l’orée d’Udaipur, où les sculptures à flanc de sanctuaires ont longtemps dépéri sous l’action conjuguée de la mousson et de la rapine. «Beaucoup de ces objets d’art ont été vandalisés, confie le maharana. Il nous a fallu les protéger.» Les mieux préservés ont trouvé refuge au musée du palais. La spécialiste du Kama-sutra, Alka Pande, qui est également la commissaire de l’exposition de la pinacothèque, a veillé au sauvetage. Là est la mission que s’assigne l’héritier de la dynastie Mewar: «Nous devons faire preuve de compassion, nous devons être au service des autres.» Parole de maharana bienveillant.

Mais entre la légende littéraire qui fascine l’étranger et le mécénat d’un Arvind Singh Mewar, que reste-t-il du Kama-sutra dans l’Inde d’aujourd’hui? Entre le mythe et le musée, quelle est la résonance contemporaine de cet ouvrage unique, écrit en sanscrit au IVe siècle de notre ère par le sage Vatsyayana? Quel est l’héritage de ce traité d’érotisme qui prodigue ses conseils autant sur les disciplines de l’esprit et les usages sociaux entourant l’amour que sur les techniques de l’étreinte, du baiser, de la morsure, de la griffure et de toute autre position utile aux amants? Pour un chef-d’œuvre de la culture indienne, la réponse est étonnante. «Je ne suis pas sûre que l’exposition de la pinacothèque pourrait avoir lieu en l’état en Inde, affirme Alka Pande. Le Kama-sutra y est vu comme un ouvrage salace.»

Le paradoxe est énorme. L’ironie stupéfiante. Si les beautés célestes d’Udaipur passent sans doute inaperçues, pudiques finalement en dépit de leur hardiesse implicite, l’exhibition de bien des pièces de la pinacothèque, notamment celles qui mettent en scène l’accouplement, risquent fort de nourrir le scandale public à New Delhi ou à Bombay. Tel est bien l’état d’esprit dominant en Inde aujourd’hui. Le pays qui a enfanté l’érotisme enjoué, subtil et décomplexé du Kama-sutra est devenu, plus de mille sept cents ans après, une société sexuellement réprimée.

Une société où le puritanisme ambiant n’en finit pas de brider les élans créatifs. Une société où des groupes intégristes religieux, s’autoproclamant police des mœurs, saccagent les expositions jugées «obscènes» ou s’attaquent à la Saint-Valentin et aux bars fréquentés par les filles, ces symboles de la «décadence occidentale». Une société où des groupuscules issus du Rashtriya Swayamsevak Sangh (Association des volontaires nationaux), la matrice idéologique du nationalisme hindou, mènent des campagnes agressives contre l’éducation sexuelle à l’école, jugée contraire aux «valeurs indiennes». Au même moment pourtant, les fameux temples de Kajuraho (Madhya Pradesh) ou Konarak (Orissa) exposent aux visiteurs des scènes crues explicites. Et on vient du bout du monde les admirer. De quelle Inde parle-t-on?

La vérité est que l’Inde du Kama-sutra est aujourd’hui bel et bien révolue. L’héritage n’est plus assumé par une élite politique et culturelle pétrie de pudibonderie et qui capitule souvent devant les milices de la «vertu». Comment en est-on arrivé là? Nombre d’historiens incriminent les invasions étrangères qui auraient corrodé au fil des siècles l’esprit du Kama-sutra: la conquête des Moghols musulmans puis le colonialisme britannique, dont le puritanisme victorien eut des effets dévastateurs. Le psychanalyste Sudhir Kakar, co-traducteur du Kama-sutra en anglais avec l’indianiste américaine Wendy Doniger, reconnaît «une part de vérité» à cette thèse de l’assaut extérieur. Mais elle est, à ses yeux, incomplète. «Un facteur plus fondamental du rejet de l’érotisme, souligne-t-il, doit être trouvé au sein même de la culture hindoue.»

Celle-ci, avance Sudhir Kakar, a en fait toujours été tiraillée par la «dualité entre érotisme et ascétisme». «Au moment même où le Kama-sutra était écrit, rappelle-t-il, d’autres textes vantaient l’idéal ascétique et les vertus du célibat comme condition du progrès spirituel.» Cette culture de l’ascèse a tant imprégné les esprits hindous que Gandhi lui-même fit vœu de chasteté à l’âge de 37 ans. Et il en poussa l’obsession jusqu’à éprouver sa résistance en dormant aux côtés de jeunes femmes nues, puisant dans le triomphe purificateur sur le désir la force spirituelle requise pour son combat politique. Une très vieille histoire de yogi continent.

Cependant, l’antagonisme entre ces deux pôles de la tradition est-il si clair? Selon Alka Pande, l’hindouisme n’a jamais frontalement opposé érotisme et ascétisme. «Pour vaincre le désir, il faut d’abord y avoir succombé», dit-elle. Ainsi se dessine la figure du dieu Shiva, cet «ascète érotique» décodé par Wendy Doniger dans un ouvrage (Siva. The Erotic Ascetic, Oxford University Press , 1973) qui lui valut les foudres des nationalistes hindous. La cohabitation des deux pôles n’est-elle d’ailleurs pas illustrée par l’auteur du Kama-sutra lui-même, le sage Vats­yayana, qui était un chaste célibataire? L’affaire n’a jamais vraiment été comprise. Le malentendu s’est installé «chez les hindous eux-mêmes», note Alka Pande, avant que le moralisme victorien ne triomphe et n’impose le divorce entre les deux branches de la tradition. Et la diabolisation subséquente de Kama, l’Eros hindou.

Mais rien n’est figé. Tout évolue. Dans l’Inde de 2014, l’aspiration au plaisir se refait plus conquérante. Bollywood a renoncé à la belle au sari mouillé d’eau de pluie ou de rivière, habile métaphore, et met désormais en scène carrément des vamps, telle la femme fatale incarnée par Vidya Balan dans The Dirty Picture (2011). A l’adresse de la nouvelle élite urbaine, l’hebdomadaire India Today publie chaque année une «une» sur les nouvelles pratiques sexuelles, avec des titres du genre: «Les femmes veulent plus.»

Le Kama-sutra serait-il donc de retour après des siècles de refoulement? De nombreux observateurs demeurent sceptiques, estimant que la vague tient davantage de la marchandisation du corps que d’une réelle réhabilitation de l’érotisme. «Entre l’hypersexualisation de certaines productions et la pruderie qui demeure dominante, la vraie sensualité du type Kama-sutra n’a pas encore retrouvé sa place», regrette la romancière et scénariste Advaita Kala. Sur fond de machisme d’une partie de la classe politique, les violences sexuelles frappant les femmes témoignent d’une Inde qui ne s’est pas encore réconciliée avec son Kama-sutra, ce texte prophétique qui appelait au respect des femmes en ces termes: «Quand [l’homme] la séduit, il ne doit la forcer en aucune façon.»

* Le Kama-sutra. Spiritualité et érotisme dans l’art indien. Pinacothèque, 28, place de la Madeleine, Paris XVIIIe. De 10h30 à 18h30, sauf le mardi, nocturnes mercredi et vendredi jusqu’à 21 heures.

«Je ne suis pas sûr que l’exposition pourrait avoir lieu en l’état en Inde. Le Kama-sutra y est vu comme un ouvrage salace»