Le bonheur d’un acteur. Au Théâtre de Vidy à Lausanne, Mounir Margoum n’a pas assez de mots pour dire son choc à la lecture de L’Etranger d’Albert Camus. Tout le fascine: l’histoire de Meursault, le narrateur, qui traverse la vie dans la ouate de l’étrangeté. Son refus – ou son incapacité – de se conformer aux usages devant la dépouille de sa mère: «aujourd’hui, maman est morte»; pas une larme. Ses coups de feu fatals, sur une plage incendiaire, qui foudroient un Arabe. Une absence et une folie.

Cet aparté est le préambule de Contre-enquêtes, d’après Meursault, contre-enquête (Actes Sud), ce roman à travers lequel l'Algérien Kamel Daoud répondait en 2013 à Albert Camus. Répondre? Dialoguer plutôt, si on veut bien entendre par là se frotter à l’autre, parfois avec rudesse, souvent avec une amitié exigeante. Improviser, au fond, une passerelle pour déjouer la fatalité de l’affrontement. Cette zone de haute tension, le metteur en scène allemand Nicolas Stemann l’explore à sa façon, intellectuellement aiguë, joueuse et critique à la fois. Le spectacle d’un lecteur.

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Mais laissons poursuivre Mounir Margoum, écoutons sa faconde ensoleillée, seul sur une scène où chaque objet – une échelle double, un cercueil en bois rustique – dessine les contours d’un atelier où démonter l’édifice des textes, histoire d’en jouir. «Quelque chose me chiffonnait et je ne savais pas quoi», dit-il en substance. La révélation viendra au moment où il plonge dans Meursault, contre-enquête. L’Arabe n’a pas de nom chez Camus. C’est à partir de cette béance que Kamel Daoud écrit, sur cette plaie ouverte et aveugle.

Cadavre introuvable

Mounir parle à présent au nom d’Haroun, le narrateur de Meursault, contre-enquête, qui se trouve être le frère de la victime. On découvre enfin son nom: Moussa. Haroun lui donne un visage, celui d’un colosse barbu, «un dieu sobre et peu bavard». Tous deux ont une mère inconsolable: le cadavre de Moussa s’est volatilisé. Alors, elle le cherche par les villages, sur les décharges, dans les fossés. Mais ce fils n’a pas plus d’odeur qu’une ombre, c’est un spectre, autrement dit un appel à la justice.

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Qui est alors ce garçon en maillot de bain qui s’invite dans la ronde aux souvenirs? Le comédien Thierry Raynaud, certes. Mais encore? On spécule: le fantôme de Camus? Celui de Meursault? Ou plus sûrement le double d’Haroun, dont il reprend les mots. Il est toutes ces identités: Thierry Raynaud, petit-fils de pied-noir, comme il le racontera dans un moment, avatar d’Haroun aussi, porte-parole de Camus encore. Et le plus beau, c’est que Mounir Margoum est aussi un polygone étoilé, feuilleté de mémoires, celle de son Auvergne natale, celle du Maroc de ses parents.

Nicolas Stemann et ses interprètes ne transposent pas le roman en spirales de Kamel Daoud. Ils en gardent les arêtes et en expriment l’éthique. Mounir Margoum, alias Haroun, confesse à présent le meurtre d’un Français aux premiers jours de l’indépendance, au printemps 1962. Dans son dos, M’ma, sa mère, comme une Erinye attendant vengeance et libération.

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Libération? Celle à laquelle Kamel Daoud aspire n’est pas celle de M’ma. L’enfant d’Oran réfute les diktats du passé, les rôles prescrits, les oraisons victimaires. Sur la scène devenue champ de ruines, Thierry Raynaud et Mounir Margoum s’agrippent et ce sont deux frères qui mêlent leurs histoires en bordure de ring. Contre-enquêtes est un combat et une tentative de sauvetage. Un éloge de la polyphonie par les moyens du théâtre. C’est dire s’il pénètre.


Contre-enquêtes, Lausanne, Théâtre de Vidy, vendredi 15 à 20h.