«Robinson arabe d’une île sans langue, maître du perroquet et des mots». C’est ainsi que se dépeint Zabor, poignant héros du dernier roman de Kamel Daoud, journaliste et écrivain algérien, auteur fêté de Meursault, contre-enquête, où se faisait entendre la voix du frère de l’Arabe tué dans L’Etranger de Camus.

Zabor, de son premier prénom Ismaël – comme le narrateur de Moby Dick –, est une sorte de jeune prophète profane, mal-aimé, orphelin de mère rejeté par les siens, écarté de son père par la médisance d’une belle-mère, relégué au bas de son village, auprès d’une tante sans mari ni enfants et d’un grand-père sénile.

Pouvoir exceptionnel

Pourtant, Zabor est doté d’un pouvoir exceptionnel: les histoires qu’il écrit sans relâche, en français, sauvent la vie des gens, préservent le monde autour de lui. Ses psaumes littéraires fabriquent des centenaires, conservent les paysages. Plus fort que Shéhérazade, ses récits nocturnes, ses cahiers sans cesse griffonnés repoussent non pas sa mort à lui, mais celle de tous ceux qui l’entourent: «Ecrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle, l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution: écrire.»

Conjurer la mort

Mais alors qu’il écrit le livre qu’on est en train de lire, le père de Zabor, le brutal Hadj Brahim, est en train de mourir. Entre ressentiment et désir de prouver sa puissance, le jeune homme griffonne sans relâche, retraçant son histoire et celle de son père pour tenter une nouvelle fois de conjurer la mort.

Dans ce roman étonnant, comme saturé de sens et qui tente, d’une certaine manière, de contenir tous les livres en multipliant les références, les citations et les allusions directes ou indirectes, Kamel Daoud raconte l’histoire transfigurée, magnifiée, poétisée, d’un homme qui lui ressemble. L’histoire d’un enfant, baignant dans la langue algérienne, confronté à l’arabe, officiel et sacré, langue de la loi, et qui découvre le français et ses territoires par la grâce de livres oubliés dans la maison d’un colon. Tout seul, comme un naufragé jeté sur la grève d’une île au trésor, recraché, tel Jonas, par la baleine, il part à la découverte du français et construit un palais.

Trésor secret

Kamel Daoud l’a racontée, souvent. Cette langue qui est celle des colons aux oreilles algériennes mais aussi celle des libertés et des poètes – ce «butin de guerre», comme le clamait le dramaturge et poète Kateb Yacine –, cette langue française, «langue insulaire», dit parfois Kamel Daoud, il l’a, lui aussi, apprise seul, dans les livres, s’en emparant comme d’un trésor secret. Et il l’a faite sienne depuis, comme en témoigne ce roman dont la musique, les couleurs, la chatoyance disent bien qu’il est celui de Kamel Daoud et de nul autre. Robinson est maître de son île et de son langage. Zabor, Ismaël, Daoud, l’auteur aux noms multiples arpente en maître ses territoires de mots.

L’appel de l’ange

Le français de Kamel Daoud, comme celui de Zabor, est traversé par l’arabe et l’algérien, par les livres et par le Livre, que l’écrivain, dans sa jeunesse, a longuement psalmodié. Il le rappelle, le premier mot du Coran est: «Lis!», injonction de l’ange au prophète. Zabor, lui, entendra un autre appel. A lui, l’ange dit: «Ecris!»

Il n’y avait aucun bruit, sinon celui de nos pas étouffés par la terre. Nous escaladions une baleine échouée sous des astres épars

Et Zabor de raconter son lent cheminement vers l’écriture du français. Il lui faudra d’abord déchiffrer les livres trouvés par hasard, armé de quelques souvenirs d’école, en recoupant les sens, les lettres et les mots, comme un Champollion solitaire, face à sa pierre de Rosette. Il lira d’abord ainsi, attiré par le titre et ses promesses sensuelles, La Chair de l’orchidée. Puis, peu à peu, la lecture s’installe, il dévore ses quelques livres et les relit sans cesse. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main, jusqu’aux «à paraître» qui égrènent leurs prometteurs chapelets de titres, comme Multiple Splendeur, Tropique du Capricorne, Cinq Semaines en ballon. L’occasion pour Zabor d’inventer, de devenir lui-même raconteur d’histoires.

Ces titres, il les vole et les fait siens. Ainsi, écrit-il, du Seigneur des anneaux: «Et quand des années plus tard, je pus lire le vrai roman de ce titre, j’en fus un peu déçu: mon histoire était meilleure, elle racontait comment un vendeur de bagues était devenu éternel en vantant sa marchandise de ville en ville. Et comment son art l’avait amené à vendre des bagues imaginaires, parce qu’il les décrivait merveilleusement aux foules curieuses».

Etouffer

Conteur ou perroquet? Créateur ou passeur? Zabor ou Les psaumes est aussi l’occasion d’une interrogation sur l’écrivain, sur son rôle, sur sa place dans la société. Les centenaires que sauvent Zabor finissent par étouffer le village, tout comme, en Algérie, un vieux président n’en finit plus de mourir. Les tenants du livre sacré s’en prennent à Zabor, tout comme les islamistes ont mis le feu à l’Algérie. Kamel Daoud, pas plus que Zabor, ne porte de solution.

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Mais l’auteur de ce livre étonnant et prenant et son héros savent que les histoires sont vitales aux hommes: «Si la mort retrouve votre trace, écrit Kamel Daoud dans Zabor, c’est parce que vous vous êtes assis au bord de votre route, que vous ne croyez plus à votre histoire ou que vous avez dispersé vos auditeurs morts et vivants.»


Kamel Daoud, «Zabor ou Les psaumes»Actes Sud, 330 p.