Roman

Kamel Daoud sur les traces de «L’Etranger»

Chroniqueur incisif au «Quotidien d’Oran», auteur de nouvelles, l’homme de plume algérien signe son premier roman, intitulé «Meursault, contre-enquête». Un texte passionnant qui se coule dans les creux et les replis de l’œuvre phare d’Albert Camus

Kamel Daoud dans le miroir de «L’Etranger»

Chroniqueur incisif au «Quotidien d’Oran», auteur de nouvelles, l’homme de plume algérien signe son premier roman, intitulé «Meursault, contre-enquête». Un texte passionnant qui se coule dans les creux et les replis de l’œuvre phare d’Albert Camus

Genre: Roman
Qui ? Kamel Daoud
Titre: Meursault, contre-enquête
Chez qui ? Actes Sud, 156 p.

«Je vais te résumer l’histoire avant de te la raconter: un homme qui sait écrire tue un Arabe qui n’a même pas de nom ce jour-là – comme s’il l’avait laissé accroché à un clou en entrant dans le décor…» Un vieil homme boit et discourt dans un bar surnommé le «Titanic» quelque part dans Oran, «une ville qui a les jambes écartées en direction de la mer». L’homme parle à un «pèlerin» de passage et peut-être aussi pour un fantôme assis dans un coin. De son interlocuteur, on ne saura presque rien, sinon qu’il est le lecteur assidu d’un livre intitulé «L’Autre» et signé d’un certain «Meursault».

Pendant algérien

Meursault, contre-enquête, le premier roman de Kamel Daoud, écrivain et chroniqueur né en 1970 à Mostaganem, s’ouvre d’emblée en écho à L’Etranger d’Albert Camus: «Aujourd’hui, M’ma est encore vivante», proclame audacieusement sa première phrase, quand L’Etranger débute par le célèbre: «Aujour­d’hui, maman est morte.» A la suite de son narrateur, Kamel Daoud va installer tout un dispositif en miroirs inversés, qui raconte dans une langue belle, vivante et d’un humour amer, le pendant algérien de la célèbre histoire de L’Etranger.

Ce roman part d’un constat, parfois fait en Algérie où on lit encore L’Etranger de Camus avec passion: dans ce roman, explique le narrateur (et constate l’auteur), le mot «Arabe» apparaît vingt-cinq fois, mais l’«Arabe» que tue Meursault ne possède pas même un prénom. Son corps est escamoté aussitôt qu’il est mort, et, note avec amertume le narrateur de Meursault, contre-enquête, l’auteur du crime est condamné pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère, plutôt que pour avoir tué un homme. Voilà un vide à combler, un portrait à faire, un espace à repeupler donc, et personne ne semble avoir songé, comme Kamel Daoud aujour­d’hui, à répondre au roman de Camus par une autre fiction.

Contre-roman

Meursault, contre-enquête prend soin, donc, de nommer la victime: il sera Moussa. Il aura un frère, Haroun – le narrateur – et une mère, M’ma, envahissante et éplorée. Plus de cinquante ans après les faits, Haroun discourt dans son bar et réinvente à l’infini la geste de Moussa et de Meursault. «Tu sais comment on prononce Meursault en arabe?» demande Haroun à son interlocuteur. «Non? El Merssoul. «L’envoyé» ou «le messager». Pas mal non?»

Dans le jeu d’échos qui s’installe, une Meriem répond à Marie; Hadjout, où la mère en deuil et son fils Haroun s’exilent, n’est autre que le Marengo des Français où Meursault enterre sa mère; un autre meurtre, celui d’un Français, fera écho à l’assassinat de l’«Arabe»; jusqu’au texte qui met ses mots dans les mots de Camus, rejouant des scènes décalées ou inversées tirées de L’Etranger: «Ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts», dit le vieil homme. L’italique souligne l’emprunt, mais, dans le roman initial, ce sont les Français que les Arabes contemplent «à leur manière».

Publié d’abord en Algérie, aux Editions Barzakh à Alger, la première édition de Meursault, contre-enquête a été rapidement épuisée. Dans des interviews qu’il a données à RFI et à Radio Nova, Kamel Daoud fait état du malaise autour de Camus qui subsiste en Algérie. Il est lu et relu, et les questions reviennent, lancinantes: est-il Algérien? Ne l’est-il pas? Pourquoi n’a-t-il pas pris les armes contre l’ordre colonial? Ce malaise qu’il constate, Kamel Daoud, s’il en joue à l’évidence, ne le partage pas pour autant, car il ne tient pas compte de «l’immensité de l’œuvre du philosophe, interrogateur de la condition humaine». Kamel Daoud le répète: il ne veut pas refaire la guerre d’Algérie.

Le titre de son roman, d’ailleurs, est trompeur. «Contre-roman» eût été plus juste (mais moins romanesque) que «contre-enquête», puisque l’imaginaire l’emporte sur le projet de réparation, de rééquilibrage. Sans le solder néanmoins tout à fait…

Là où se joue peut-être l’essentiel, là où l’enjeu est le plus affectif et le plus fort, c’est peut-être dans cette langue française que partagent à plusieurs décennies de distance Albert Camus et Kamel Daoud. Ce dernier n’a nullement tenté d’emprunter à Camus son style. Il écrit au contraire sa propre langue, personnelle, foisonnante, puissante, plus lyrique sans doute que celle de l’écrivain français, nourrie de références propres, religieuses, littéraires, traversée de quelques mots algériens; une langue qui n’est plus, pour Kamel Daoud, «un butin de guerre», comme le clamait Kateb Yacine, mais une «langue que j’ai adoptée et qui m’a adopté», une langue qui, dit-il, «me fait rêver». Une langue chèrement gagnée et d’autant plus aimée.

Et cette langue, aujourd’hui, permet aussi à Kamel Daoud, qui écrit ses chroniques en français, de regarder l’Algérie qui est la sienne. Le roman, lui aussi, scrute un peuple qui vient de réélire un invisible président: «J’ai, depuis des décennies, du haut de mon balcon, vu ce peuple se tuer, se relever, attendre longuement, hésiter entre les horaires de son propre départ, faire des dénégations avec la tête, se parler à lui-même, fouiller ses poches avec panique comme un voyageur qui doute, regarder le ciel en guise de montre, puis succomber à d’étranges vénérations pour creuser un trou et s’y allonger afin de rencontrer plus vite son Dieu.»

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