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musique

Kanye West, un album taillé à l’os

Le rappeur américain vient de sortir «Yeezus». Un disque déjanté et anxiogène, qui mise sur le minimalisme et l’électronique futuriste

En 2006, Kanye West était apparu en une de Rolling Stone, photographié par David LaChapelle en Christ noir. Vendredi 21 juin sort son sixième album, Yeezus (de Jésus et de Yeezy, son surnom). Mais cette fois, il est Dieu, dit-il, et doit se nourrir de transparence et d’épure. La pochette est, comme le reste, minimaliste. Du plastique transparent, un bout d’adhésif rouge fluo en guise de fermeture.

Yeezus a fait l’objet d’une intense campagne de promotion, il a été diffusé sur Internet avant sa sortie, tandis que des projections de clips ou du court métrage parodique que le maître a conçu sur le film American Psycho étaient projetées sur des immeubles dans le monde entier. Du pain et des jeux.

Mais voilà: déchiré, déjanté, construit par bribes rageuses, avec des sons de cathédrale, des cris d’effroi, Yeezus est anticommercial au possible. Cet album qui casse les règles de la bienséance hip-hop, musicalement parlant, pour se lancer dans une sorte d’électronique futuriste, est anxiogène.

Le 18 juin, trois jours avant la sortie numérique de Yeezus, naissait Kaidence, la fille du rappeur conçue avec Kim Kardashian. En attendant l’heureux événement, Kanye West travaillait à se déconstruire au Shangri-la Studio à Malibu, dirigé par le producteur musical Rick Rubin.

Barbe blanche, carrure de Dieu le Père, Rick Rubin fut le cofondateur du label rap Def Jam et le grand instigateur du mariage entre rap et hard rock. «Au fil des jours, les titres se métamorphosaient, devenant encore plus squelettiques et féroces», lit-on dans le New York Times du 11 juin, en introduction à une interview fleuve de Kanye West.

Yeezus est loin des machines à tubes qu’ont été My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010) et Watch the Throne, créé en 2011 avec Jay-Z. Tous les deux, créateurs de mode, collectionneurs d’art, fêtards, savaient déjà dépasser les limites et briser tout sens de l’humilité, chantant ainsi onze fois d’affilée, aux rappels lors d’un concert à Paris, «Niggas in Paris», hymne à la fierté noire et friquée.

Yeezus, explique Kanye West, a d’abord été conçu et enregistré à Paris, dans un loft, dans la plus grande simplicité sonore. Début 2013, l’Américain fréquente le Louvre, découvre Le Corbusier, et une des lampes que l’architecte a dessinées, aérienne, affinée. Kanye West trouve là une nouvelle identité, ce dont il a coutume depuis le succès de son premier album, College Dropout, en 2004. Dieu? Jésus? Ça c’est pour la frime. Plutôt «un minimaliste dans un corps de rappeur». Rick Rubin va procéder avec lui à la «réduction» des premières propositions parisiennes. Soit neuf titres à l’os, un dixième répétitif à l’envi, un suicide à l’autotune – une addiction à laquelle Kanye West n’arrive pas à se soustraire.

Yeezus est un chaos, toute phrase musicale commencée est cassée. La palanquée de musiciens convoqués finit démembrée sur le pont glissant et acéré de Yeezus. Les Français Daft Punk et Brodinski (Blackskinhead), Kid Cudi (Guilt Trip), RZA, Justin Vernon de Bon Iver, Frank Ocean (New Slaves) disparaissent dans l’œil du cyclone, tailladés. La jeune Kaidence arrive dans un monde désordonné, où la question raciale n’est pas réglée.

«Blood in the Leave» est ainsi une longue litanie, posée sur la voix de Nina Simone interprétant «Strange Fruit», terrible chanson dénonçant les lynchages d’Afro-Américains. Kanye West accentue l’étrangeté de Yeezus en laissant cohabiter la dénonciation des violences à Chicago ou la privatisation des prisons avec les futilités romantiques de «Sweet Nothin’s», empruntées à Brenda Lee.

Kanye West n’est pas un bad boy, mais un provocateur sûrement. Né à Atlanta en 1977, il est le fils d’un Black Panther, Ray West, premier photographe noir du quotidien Atlanta Journal Constitution , et de Donda West, professeur à l’Université de Chicago; une mère adorée morte subitement en 2007, deux mois après la sortie de Graduation , préfiguration sage et électronique du monstrueux et ajouré Yeezus , une dentelle d’acier.

«Yeezus» est loin des machines à tubes «My Beautiful Dark Twisted Fantasy» et «Watch the Throne»

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