Spectacle

Kaori Ito, reine au bal des ardentes

La danseuse japonaise, 33 ans, est l’une des interprètes les plus enthousiasmantes de sa génération. Elle raconte ses voies de traverse à l’occasion de «Asobi, jeux d’adultes», sa nouvelle création à l’affiche à Genève

Genève est un glaçon. Mais Kaori Ito est là. Qui ça? Kaori Ito. Vous ne connaissez pas? Euh… On vous la présente. Elle est en face de moi, justement, à l’heure prévue pour le Schweppes – c’est ce qu’elle boit –, dans un bistrot aux parois rouges. Sur les têtes passent des boules de Noël. C’est le temps des guirlandes. Maintenant, je lui serre la main. Ses yeux sont ceux d’un puma des neiges, ils pénètrent, mais voient plus loin que vous. Sa chevelure est celle d’une héroïne de manga, sombre, donc dotée d’un pouvoir mystérieux.

On était glacé. On se sent revivre. Les artistes font parfois ça. Ils rétablissent le courant. Depuis vendredi, la danseuse et chorégraphe joue les allumeuses de réverbères à la Salle des Eaux-Vives à Genève. Elle et quatre camarades touchent au vif du sujet. A ce qui tremble – ou ne tremble pas assez – quand deux êtres s’espèrent. Son spectacle, elle l’a titré Asobi, jeux d’adultes.

Je m’emballe. Mais Kaori Ito, 33 ans, inspire le galop. Tous, ou presque, la rêvent à leur côté. L’acteur Denis Podalydès joue avec elle au théâtre Le Cas Jekyll. James Thiérrée magnifie son élasticité dans Au revoir parapluie – au Théâtre de Vidy en 2007. Aurélien Bory compose pour elle en 2012, à Vidy encore, Plexus , l’un des plus beaux solos qu’on ait vus ces dernières années. Mais assez de légende. Ecoutons-la. Son français possède la qualité de ses gestes: il est fluide, avec ce timbre d’étrangeté qui est sa signature.

Le premier pas de la danseuse est un coup. Dans les bras de sa mère à Tokyo, le nouveau-né tape des pieds. Et ils frappent durs sur les genoux maternels. La martyrisée a compris. Sa fille dansera. A 5 ans, elle apprend les entrechats qui mènent au ciel. Et la douleur. Ce souvenir: elle porte pour la première fois des pointes et elle les casse en scène; elle fait comme si de rien n’était. Ça donne une idée de la trempe.

Révéler son animalité

Vocation? Non. Kaori Ito veut faire rire. Elle se projette en vedette comique à la télévision. Elle a 17 ans, l’humour est une joie qu’elle voudrait faire partager. Passade? La scène la ressaisit. Elle feuillette un magazine, «le Télérama japonais», un numéro spécial consacré à la danse. Des noms aux consonances bizarres défilent sous ses yeux: Angelin Preljocaj, Jean-Claude Gallotta, Philippe Decouflé, Alain Platel, autant de jeunes maîtres que l’Europe adule. C’est vers eux qu’elle ira. Son père, sa mère, son frère, tous l’encouragent. Ils sont plasticiens, ils ont la passion de la matière, ils y coulent leur vie intérieure. «Je ne viens pas d’une famille typique», dit-elle.

On imagine. Kaori Ito, sa taille de cigale, son sac à dos plus grand qu’elle, débarque à Paris. Dans sa chambre, des cahiers où elle dessine des châteaux montés sur pattes comme dans les films de Miyazaki. «J’ai enchaîné les auditions, il fallait que j’apprenne à être moins Japonaise. Notre éducation nous pousse à rester en retrait. Je devais apprendre à me mettre en avant.» Elle n’a pas besoin. Tout la distingue. Sa maîtrise classique. Sa rapidité dans l’apprentissage. Sa soif de toutes les cultures. On l’engage. Elle prend le large. «Angelin Preljocaj m’apprend que le corps est une mathématique qui exige l’âme; Philippe Decouflé exalte l’énergie; James Thiérrée m’initie à l’interprétation d’un personnage; Alain Platel m’incite à puiser dans mon animalité.»

Kaori Ito est une toile. Son étoile est ramifiée. Mille fils la composent. Dans Plexus, Aurélien Bory l’installe au cœur d’une forêt de 4000 lianes, fibres séparées chacune par sept centimètres – moins que l’écart entre le pouce et l’index. Sa virtuosité est de s’y faufiler, d’habiter ces mailles, de s’y transfigurer, en félin ou en dragon, d’être maîtresse d’elle-même et captive du rêve d’un autre – Plexus est le portrait de Kaori Ito, sous le pinceau de son chorégraphe. La beauté du geste, c’est que la danseuse met son cœur à nu – on entend ses battements via des capteurs– mais qu’elle préserve son mystère.

L’art du toucher

Asobi, jeux d’adultes est une autre fenêtre sur l’intimité de la danseuse. Elle veut parler d’elle et de nous. De ces appâts en liberté – conditionnelle – que nous sommes. De tous ces êtres qui ne sont plus des appâts, mais des gibiers orphelins. Le désir peut relever de la chasse, selon l’humeur. Pour que le cor(ps) sonne juste, elle visionne avec ses quatre danseurs des films «pornographiques», dans un studio à Gand. «Nous avons visionné Salò de Pasolini; puis Shame, le film de Steve McQueen avec Michael Fassbender, l’histoire d’un homme obsédé par le sexe. L’une de nous qui n’avait jamais vu de film porno a dit: «C’est vraiment laid.» Après, nous nous sommes immergés dans les rues chaudes de la ville, nous avons regardé les hommes en rut. Nous étions mal à l’aise, mais c’est ce que nous cherchions, vivre cette excitation.»

L’enjeu? Donner corps au trouble. C’est-à-dire devenir ce trouble. «Ce qui est beau, ce n’est pas la possession en tant que telle. C’est ce qui la précède, c’est ce qui la suit. Le jeu se développe dans ces zones-là. Et de ce point de vue, la vision d’une épaule ou d’un sein nu est plus érotique que la nudité intégrale. Notre pièce traite du toucher, de comment on se touche, de pourquoi parfois on n’y parvient pas.» En préambule de chaque répétition, Kaori Ito et ses danseurs s’embrassent, histoire que les énergies passent. Avant d’entrer en scène, ils forment un cercle, têtes contre têtes, pieds contre pieds. «On expire ensemble.»

Kaori Ito est une rivière. Sa parole file d’un galet à l’autre. Ses yeux ne vous quittent pas. Sur la table, des mains d’horlogère dessinent un cap. Nous sommes sur la jetée. La ville où elle aime s’égarer? New York. Elle y projette un film avec le cinéaste Jonas Mekas – figure de l’underground. Son Japon? Celui de ses parents. La dernière fois, c’était lors du tsunami. Son père tremble devant elle. Elle a peur qu’il soit gravement malade. «Il m’a dit qu’il avait été marié avant de nous avoir et qu’il avait deux enfants. Il était bouleversé par cet aveu. Je lui ai répondu qu’en Europe, tous les gens faisaient comme ça.»

Asobi désigne en japonais «le jeu». Mais aussi le vertige qui suit l’absorption de drogue, cette volupté inquiétante qui embrume. Kaori Ito est ainsi: elle transmet une force. «Je suis un insecte sensuel», lâche-t-elle. La sono du restaurant, Le Bagatelle, est sentimentale. Par la vitre, on la voit s’éloigner dans une nuit de glace. On réalise qu’elle est petite dans sa doudoune noire qui descend sur des guêtres d’elfe. Vous avez dit «Asobi»? C’est un bon cri de ralliement.

Asobi, jeux d’adultes, Genève, Salle des Eaux-Vives, sa à 19h, di à 18h. Rens. www.adc-geneve.ch

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