Avec le bombardement mercredi 27 avril d’un des derniers hôpitaux d’Alep par l’aviation du gouvernement syrien, le comble semble avoir été mis à l’ignominie d’une guerre qui nous avait presque habitués à sa violence meurtrière. De quoi dérouter encore un peu plus notre compréhension du conflit, alors qu’on voulait croire à un début de résolution, naïvement sans doute. A quoi sert au juste l’éruption de violence à laquelle l’Europe assiste depuis cinq ans, médusée et impuissante, de l’autre côté de la Méditerranée? Quel projet de démocratisation ou, plus réalistement, de simple pacification pourrait tenter de la justifier? La «guerre totale» laisse sans réponse.

Née sous sa forme contemporaine en 1914-18, elle a connu l’un de ses plus acharnés détracteurs en la personne de l’inclassable Karl Kraus. Les fabricants d’opinion qui cyniquement poussent au bellicisme furent, pour le satiriste autrichien, la cible d’une véritable guérilla qu’il mena sans répit dans les colonnes de son journal, Die Flackel («La Torche»), lu par le tout-Vienne intellectuel. Kraus a été l’un des rares esprits de son époque, et plus spécialement dans le camp germanique, à prendre l’entière mesure de la gravité d’un conflit qui tranchait sur tous les précédents, et dont l’évidente absurdité masquait en réalité un lien consubstantiel avec l’évolution des sociétés occidentales.

Un conflit sans précédent

En novembre 1914, il publie un long réquisitoire, sous le titre «En cette grande époque», qui résume sa profession de foi, où l’ironie est seule en mesure d’exprimer la situation dramatique à laquelle son temps est confronté. Comment parvenir sinon à se faire entendre au milieu du brouhaha des discours officiels? Eux qui ont mis les valeurs humaines au service de la guerre, en fermant les yeux sur sa monstruosité, comme si la vie pouvait ensuite reprendre tranquillement son cours. «Je sais parfaitement qu’il est parfois nécessaire de transformer des marchés en champs de bataille pour que ceux-ci puissent redevenir des marchés.» Kraus a trouvé un accusé prioritaire, à qui faire porter la responsabilité du sang qui coule loin de ses bureaux: la presse, coupable d’alimenter le conflit dans la tête des contemporains, pour le compte des intérêts inavouables qui en profitent.

Il faut se rappeler l’emprise des journaux à cette époque, si on veut comprendre ce que visent les attaques de Kraus: la perversion inlassable des idées et du langage courant, celle-là même qui mènera tout droit au nazisme deux décennies plus tard. Le rôle qu’il attribue aux journalistes semble aujourd’hui disproportionné, voire injuste. Pourtant, l’accusation de Kraus est peut-être de nature à nous faire réfléchir sur le piège que la guerre constitue toujours et sur les grilles de lecture que nous lui appliquons. Justifications et minimisations y trouvent encore trop souvent leur place, au nom d’ambitions «démocratiques» ou sous couvert de pragmatisme. Y compris dans des journaux réputés au-dessus de tout soupçon.

«Comme je ne suis ni un homme politique ni son demi-frère l’esthète, il ne me viendra pas à l’idée de nier la nécessité de tout ce qui peut arriver, ni de me plaindre de ce que les hommes ne sachent pas mourir en beauté. Je sais pertinemment qu’il est légitime de pilonner des cathédrales lorsque des hommes s’en servent légitimement comme postes militaires. Pas de scandale dans le monde, dit Hamlet. Sauf qu’un abîme infernal s’ouvre lorsqu’on se demande quand donc commencera l’époque la plus grandiose de la guerre – celle de la guerre des cathédrales contre les hommes!»

(Karl Kraus, Cette grande époque, trad. Eliane Kaufholz-Messmer, Rivages)