Karl Kraus. Les Derniers Jours de l'humanité. Trad. Jean-Louis Besson et Henri Christophe.

Karl Kraus. Troisième Nuit de Walpurgis. Trad. de Pierre Deshusses. Préface de Jacques Bouveresse. Les deux chez Agone, 790 p. et 564 p.

Grâce à un travail de traduction d'une ampleur exceptionnelle, le lecteur de langue française peut découvrir maintenant deux œuvres majeures du célèbre critique et polémiste autrichien Karl Kraus (1874-1936), Les Derniers Jours de l'humanité (Die letzten Tage der Menschheit, 1919, Suhrkamp 1986) et Troisième Nuit de Walpurgis (Dritte Walpurgisnacht, 1933, Aufbau 1955 et Suhrkamp 1989). Tôt redouté à Vienne, ce satiriste étincelant, selon Canetti le plus grand des lettres allemandes et que Brunot propose à la fin des années 20 pour le Prix Nobel de littérature, fonde dès 1899 sa propre revue, Le Flambeau. Au nom d'un idéalisme indéfectible, il y tient avec la plus totale indépendance d'esprit le rôle d'un impitoyable censeur de la presse, de la société et des classes dirigeantes, de la langue et de la littérature. Homme de combat, il n'hésite pas à s'en prendre aux plus grands, de Rilke à Gottfried Benn ou à Thomas Mann. Il réagit à la moindre faiblesse de l'expression, à tout ce qui dans l'actualité lui paraît être le symptôme d'une décadence, d'une évolution politique néfaste, de la veulerie et de l'hypocrisie, d'un abaissement de l'intelligence.

La survenue de la Première Guerre, qui confirme ses vues les plus pessimistes, pousse Kraus à la rédaction d'un drame monumental devant s'étendre sur une dizaine de soirées et conçu selon son prologue «pour un théâtre martien». Les spectateurs de «ce monde-ci» en effet «n'y résisteraient pas, car il est fait du sang de leur sang» et son contenu «arraché à des années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé…» Sur plus de 800 pages, par la bouche de centaines de personnages, généraux, ministres, diplomates, soldats, profiteurs, ouvriers, spéculateurs, journalistes, petits-bourgeois, réunis autour des deux seuls rôles permanents d'un optimiste et d'un râleur, Les Derniers Jours de l'humanité, dont il existe en français une version scénique abrégée (Agone), déroulent ainsi un panorama de l'époque d'une cruauté implacable. Et parce que, comme l'assure l'auteur, on ne peut trouver dans la pièce la moindre phrase qui n'ait été prononcée ou écrite dans la réalité et le jargon du temps, nul ne peut être en droit de douter de la véracité de cette hallucinante satire.

Au quotidien, l'histoire générale tient lieu d'intrigue et se concrétise dans un effrayant et pathétique tumulte de voix. A travers toutes les classes sociales, des figurants innombrables témoignent par leurs paroles d'un état d'esprit, d'une mentalité, d'un rapport au monde et de ses valeurs. Jusque dans les plus infimes nuances, de la médiocrité générale aux déferlements nationalistes, au patriotisme mensonger et à l'impérialisme des tenants du pouvoir, Kraus dresse avec une perspicacité et une lucidité impressionnantes le bilan tragique de quatre années de guerre. De sorte qu'après ce réquisitoire cinglant contre son époque, valable hélas sur bien des points encore pour la nôtre, sa conclusion s'impose d'elle-même: des fusées détruisent la planète afin de réinstaurer la pureté cosmique…

Malgré ce diagnostic sombre, Kraus poursuit sans relâche sa lutte pour la culture. Dès 1933, il dédie à l'avènement du nazisme un stupéfiant essai de satire et de critique, Troisième Nuit de Walpurgis, qu'il ne publie pas, par crainte que les représailles s'étendent à ses amis. Contre le monstrueux irrationalisme hitlérien, la contamination du langage par une propagande infâme et l'irresponsabilité des intellectuels qui la soutiennent, Kraus y déploie les armes de l'intelligence et du style. De la citation à l'épigramme, du jeu de mots aux références goethéennes, fréquentes déjà dans Les Derniers Jours de l'humanité, du paradoxe à la parodie et du pathos à l'ironie, la littérature éclaire l'histoire. Dans un prodigieux jaillissement, la pensée fascine et défie, et ses voltes singulières peuvent satisfaire et ravir les lecteurs les plus exigeants.