En prestidigitatrice, l’Ecossaise Kate Atkinson joue avec la vie et la mort de son héroïne

Ursula s’est-elle étranglée à la naissance? S’est-elle noyée à l’âge de 5 ans? A-t-elle succombé à la grippe espagnole? La romancière invente une saga fantasque peuplée de résurrections en série. Un vibrant hommage à la fiction

Genre: roman
Qui ? Kate Atkinson
Titre: Une Vie après l’autre
Trad. de l’anglais par Isabelle Caron
Chez qui ? Grasset, 525 p.

C’est sur un air paisible de cornemuse qu’on va à la rencontre de Kate Atkinson, dans la brumeuse Edimbourg, sans savoir qu’on aura droit à une douche écossaise!

Son œuvre? Un château hanté édifié aux confins du pays des merveilles, sous le signe de Lewis Carroll, qui n’a cessé d’enchanter l’enfance de Miss Atkinson. Elle a donc fréquenté très tôt le monde des songes et de la fantasy, mais elle a attendu d’avoir passé le cap de la quarantaine pour publier en 1996 son premier roman, Dans les coulisses du musée.

D’emblée, elle y démontrait qu’elle sortait bien du terrier d’Alice et qu’elle n’avait pas sa pareille pour traverser les miroirs: elle avoue d’ailleurs avoir une imagination délirante et les ­histoires qu’elle concocte sont toujours vertigineuses, avec des intrigues et des sous-intrigues acrobatiques, des secrets à ­l’intérieur des secrets, des parenthèses qui s’ouvrent et se referment comme autant de boîtes de Pandore.

Avec Une Vie après l’autre, Kate Atkinson a de nouveau revêtu son habit d’illusionniste pour donner chair – et crédibilité, grâce à la toute-puissance de la littérature – à cette phrase de Nietzsche citée en exergue: «Que dirais-tu si, un jour, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise: cette vie telle que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois.» Ursula Todd, la très virtuelle héroïne de Kate Atkinson, va expérimenter ce vieux rêve d’un éternel recommencement et, chaque fois qu’elle mourra, elle renaîtra aussitôt… Comme Phénix, l’oiseau miraculé de la mythologie antique.

Une vie et plusieurs morts

C’est le 11 février 1910 que Sylvie Todd donne naissance à Ursula, une «pauvre petiote» qui s’étrangle aussitôt avec son cordon ombilical, dans un manoir bucolique de la banlieue huppée de Londres – Hugh, le père, est banquier à la City. Morte, vraiment? Quelques pages plus loin, le lecteur se dit que la diabolique Kate Atkinson est déjà en train de jouer avec ses nerfs puisque Ursula vient de ressusciter: le destin a été corrigé par le médecin de la famille, arrivé à temps pour sauver le bébé de l’étranglement qui lui fut fatal quelques minutes auparavant.

Ce scénario se reproduira tout au long du récit, un exercice de prestidigitation où Kate Atkinson ne cesse de défier la vraisemblance, tout en brouillant très habilement les points de vue. Après avoir remis en selle son héroïne, elle nous entraîne sur une plage des Cornouailles où, à l’âge de 5 ans, la malheureuse Ursula se noie, emportée par une vague assassine. On la retrouve pourtant deux ans plus tard – non, elle n’est toujours pas morte, elle a été sauvée de la noyade par un témoin –, alors qu’elle vient de grimper imprudemment sur le toit du manoir pour récupérer un jouet: elle glisse, tombe dans le vide, se tue. Mais ce sera une fausse sortie, de nouveau, puisqu’elle resurgit, à 8 ans, bon petit diable jouant avec ses poupées dans des ambiances dignes de la comtesse de Ségur. Pas pour longtemps, car la grippe espagnole aura raison d’elle. En fait, non…

De réincarnation en résurrection – il y en aura d’autres, tout au long de la vie d’Ursula! –, l’auteure de Sous l’aile du bizarre nous mène par le bout du nez avant d’offrir à son héroïne une destinée que pourraient partager beaucoup de femmes de son époque. D’abord, il y aura la belle insouciance de l’enfance, sous l’œil d’une gouvernante bovarysée et d’une cuisinière bougonne. Puis on découvre l’adolescence d’Ursula, ses premiers émois, les lectures qui la comblent, ses relations avec une tante romancière aussi fantasque que providentielle – l’alter ego de Kate Atkinson? –, sa découverte du bouddhisme – la métempsychose, ça lui parle! –, son entrée au lycée où elle excelle en latin et en grec avant qu’un jeune soudard ne la viole, avec passage par la case avortement. A moins qu’elle ne lui fiche son poing dans la figure pour éviter cet outrage – Kate Atkinson donne souvent deux versions du même fait, toujours prête à tendre une main charitable à son héroïne quand le sort s’acharne contre elle.

Terriblement vulnérable, jamais vaincue, Ursula fera des études de sténo, épousera un béotien lourdingue qu’elle ne tardera pas à plaquer, ira découvrir le Munich des jeunesses hitlériennes au début des années 1930 – nouveau coup de baguette magique, elle rencontre le Führer et lui loge une balle en plein cœur –, rentrera en Angleterre pour travailler au Ministère de l’intérieur, verra son père partir au front, essuiera à Londres les orages d’acier ennemis pendant le Blitz – des pages effroyables – et traversera alors les moments les plus noirs de son existence, prête à sombrer de nouveau. En attendant que Kate Atkinson se précipite à sa rescousse.

Hommage àla fiction

A la lecture d’Une Vie après l’autre, on se dit, une fois de plus, que la grande dame des lettres britanniques est une conteuse hors pair. Et que sa liberté n’a pas de limites. Malgré ses audaces narratives, elle n’ennuie jamais parce qu’elle est sensible aux moindres frémissements de la vie, aux moindres soubresauts de cette Histoire qui sert de toile de fond à son récit.

Ce que l’on y découvre, c’est une profonde méditation sur notre fragilité, une angoisse constante, une peur de voir disparaître les êtres chers, un désir effréné de ne pas les perdre. Jouant sur de nombreux registres – du ludique au tragique en passant par la chronique familiale –, Une Vie après l’autre est un formidable hommage aux vertus rédemptrices de la fiction qui, seule, peut défier le temps, changer le cours des choses, refuser l’inexorable, nier la fatalité. Et terrasser la mort en explorant le champ des possibles, avec le rêve pour seul horizon.

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Kate Atkinson

«Une Vie après l’autre»

«Et si nous avions la chance de recommencer encore et encore jusqu’à ce que nous finissions par ne plus nous tromper? Ce ne serait pas merveilleux?»