C’est «Le Film» de sa vie récente. Celui d’une disparition douloureuse qui engendre des chansons intimes mais jamais noires. En perdant son père, le loufoque et excentrique Katerine s’est métamorphosé en chanteur aussi troublant que touchant. Un heureux accident au final, aux dires du Français, qui reçoit chaleureusement dans un petit salon d’un hôtel genevois, cravate bariolée sur chemise blanche et pantalon rouge, la voix encore claire en cette fin de journée de promotion grâce à des pastilles contre le mal de gorge: «Au départ, je pensais juste écrire dans mon cahier des impressions ou de petits poèmes, sans penser à des chansons ou à un album. Je voulais faire de la poésie, chose que j’ai complètement lâchée depuis ma chanson «Mort à la poésie» (2002, ndlr), qui était à l’époque une réelle déclaration d’intention.»

Dixième disque marqué par le deuil, Le Film voit donc le Vendéen d’origine restituer, en 16 brefs plans-séquences, sa catharsis très personnelle. Une impérieuse nécessité, simplement accompagnée d’un piano minimaliste le plus souvent: «Il fallait que j’expulse des choses par des mots ou des dessins. Ces nouvelles chansons se sont avérées une question de survie. Je serais devenu fou sans écrire. La seule façon de m’en sortir était de retrouver mes «re-pères» sans mauvais jeu de mots.» A l’adresse de son défunt papa, il chante ainsi tendrement: «T’aimais pas les chanteurs qui bougent le cul/T’aimais pas les chanteurs qui chantent aigu/Mais tu m’en voulais pas, c’était bien comme ça/Si c’était bien pour moi […] J’ai perdu mon papa, je le cherche partout/J’ai perdu mon papa, ça va me rendre fou/J’ai des désirs de meurtre/J’ai des désirs de meurtre.»

Rouler au hasard

Ces pulsions sanguinaires avouées, matérialisées dans ce titre «Papa» par la mise à mort d’un hérisson qui joue le rôle de bouc émissaire, ont répondu en fait à une autre pulsion de Katerine qui a fini par donner le ton faussement naïf à cette collection de saynètes attachantes aux allures de comptines constituant Le Film. «Je suis parti cinq jours au hasard sur la route, dans une voiture de location sans GPS, avec mon cahier que je tenais comme une bouée de sauvetage. C’est une chose que je n’avais jamais faite seul, mais plus que tout, j’avais besoin d’être seul un mois après le décès de mon père (en 2014, ndlr). Sans le prévoir, je suis pourtant revenu sur mes terres d’enfance, en Vendée. Comme une bête à la dérive, d’instinct comme les chiens, je suis revenu chez moi après être parti de Figeac, dans le Lot. Et je suis donc allé logiquement dire bonjour à ma mère…»

Une mère qui lui a fait récemment le plus beau des compliments: «Elle m’a dit que mon père aurait adoré ce disque. Le Film lui a d’ailleurs aussi beaucoup plu. Du fait qu’il est plus sage, poli, et qu’elle comprend mieux les textes que dans le précédent, Magnum, où il y avait trop de batterie, de boucan à son goût. Ces remarques m’ont en tout cas fait sentir que je n’étais pas passé à côté de ce que je ressentais.» Dans son mini-road trip psychothérapeutique en forme de retour aux sources, qui passe par les routes d’Auvergne et du Limousin, Katerine se libère peu à peu de ses idées macabres. Il déroule le fil de son périple intérieur avec des mots simples, sans se souvenir des lieux où ont surgi précisément ses impressions: «La seule chose que je sais, c’est que toutes les chansons ont été écrites chronologiquement. Le premier poème fini était «Le film» et le dernier «Moment parfait». Ce qui correspond à l’ordre des titres du disque.»

Le Film de Katerine évoque ainsi sobrement ou de façon burlesque autant des grands thèmes comme l’amour, la mort, le bonheur ou le temps qui passe que des impressions fugaces sur la complexité des rapports humains, l’enfance, le trafic routier, la nature, les danses traditionnelles et un pique-nique parisien. Une mise à nu qu’il a naturellement eu envie de chanter sur le piano qui traînait chez lui depuis un certain temps et qu’il a «longtemps croisé sans lui dire bonjour», en pyjama parfois.

Le calme après l’orgie

A ce dépouillement originel s’ajoutent juste quelques instruments et percussions de son complice Julien Baer, chez qui Katerine filait enregistrer les épanchements de son cœur, ainsi qu’une chorale d’enfants, un chœur féminin, des chants d’oiseaux ou des aboiements. Un Julien Baer qui a endossé ici le rôle d’arrangeur après avoir joué par intermittence ces vingt dernières années les chanteurs délicats, et qui a récemment publié trois livres-disques pour enfants très animaliers avec les illustrations de Katerine. «C’est quelqu’un qui est à la fois sur la pudeur, l’économie de moyens et sur une forme de rigueur morale, intellectuelle. Il a été de grand conseil pour la sobriété de mon Film. Il me disait souvent qu’il ne fallait rien ajouter aux premières prises, me réprimait quand je faisais trop l’acteur sur les chansons.»

Aucune trace d’excès en effet dans Le Film de Katerine, qui sonne autant comme un contre-pied aux douces folies electros de Magnum (2014) qu’aux délires pop ou psychédéliques de son répertoire passé. Exit donc le plus souvent les histoires sans queue ni tête telles que la respiration synchronisée de 6 milliards d’êtres humains, la démence paranoïaque autour de la blonde Marine Le Pen, les «Je vous emmerde» badins, les «C’était beau à vomir», les orgies de bananes, les déclarations d’amour à un poulet ou les grossièretés de la reine d’Angleterre. Toutes ces absurdités jubilatoires qui ont forgé l’aura d’un Katerine désinvolte et je-m’en-foutiste depuis son liminaire Les Mariages chinois (1991). Finies ces frénésies musicales qui le voyaient couper le son en pleine chanson, se vautrer dans la luxure, jouir sans complexes des futilités de l’existence, minauder, louer jusqu’à l’extrême les vertus de l’oisiveté ou se moquer des VIP, confesser ses obsessions (oiseaux, hôpital, sexe ou religion) ou débiter des chiffres sans queue ni tête. Terminé ce Katerine barré qui était parvenu voilà six ans à convaincre ses parents de chanter qu’il voulait «faire un film avec une femme nue et des handicapés» (Philippe Katerine, avec la fameuse photo de famille en guise de pochette).

De Trenet à Mireille

Centré sur ses émotions tout en gardant quelques légèretés, le chanteur dévoile soudain à 47 ans une prose moins absurde sur une trame peu moderne qui le place dans la lignée d’une forme de chanson française autrefois honnie. «Ecrire et réécrire mes idées, à l’ancienne d’une certaine manière, m’a fait revenir à une forme de chanson française que j’avais fuie, qui me faisait même flipper. C’était aussi la première fois que j’imaginais des mélodies à partir des textes. D’un coup, c’est tout mon amour de la chanson que je trimballais avec moi sans le citer qui a sans doute resurgi inconsciemment. Un amour de la chanson qui va de Trenet à Mireille mais qui passe aussi par la mélodie française du début du XXe siècle, incarnée par Satie, Fauré et, surtout, Poulenc, qui a été un coup de foudre de jeunesse. Bien que je l’aie découvert à l’âge de 25 ans à travers un disque de Louis Philippe chantant «Montparnasse» sur un texte d’Apollinaire.»

A l’image de Louis Philippe, Katerine chante ainsi sans emphase son Film sentimental, sans oublier de citer ses héros jusqu’ici bien cachés au détour de «Moment parfait», à la fois épilogue et l’un des titres phares de ses déroutantes nouvelles chansons au nom du père. Un répertoire qui correspond enfin à «un plaisir de l’écriture inédit» chez ce touche-à-tout qui voyait jusque-là la chanson comme un hobby similaire à ses activités de réalisateur, d’illustrateur ou d’acteur ces derniers temps.

«En écrivant, je me sens à présent moins honteux, en phase avec ce que je (p) ressens. Même si je continue à vivre, être et me sentir à côté du monde.»


A écouter: «Le Film» (Cinq7/Wagram).

Katerine en concert: 16 décembre à Morges, Théâtre de Beausobre; 20 mars 2017 à Genève, Alhambra