Note du producteur David O. Selznick dans son autobiographie Cinéma – Mémos: «Tout le monde connaît maintenant l'étonnant visage d'Hepburn, mais quand elle apparut sur le plateau de la RKO (en 1932), ce fut la consternation. «Ciel, cette tête de cheval!», s'écria-t-on, et quand on visionna les premiers rushs, une tristesse à couper au couteau tomba sur le studio. Il fallut attendre l'avant-première pour que l'équipe soit enfin convaincue que nous avions là une grande dame du cinéma.»

Septante ans après cette arrivée chaotique à Hollywood, Katharine Hepburn est morte dans sa maison d'Old Saybrock, Connecticut. Sa santé déclinait depuis quelque temps. Elle avait 96 ans. C'était dimanche après-midi. Elle aura manqué de peu son dernier repas du soir, elle qui mangeait à 17 heures, dans une vie monacale – et recette de longévité – qui bannissait la cigarette, prônait les bains glacés toute l'année, ainsi que le coucher à 19 heures. Surtout, prétendait-elle: «Je ne regarde jamais mes vieux films!»

Les cinéphiles ne disent jamais «vieux films». Ils disent «films anciens» ou, comme c'est souvent le cas avec la filmographie de Katharine Hepburn, «classiques du cinéma». Quoi qu'elle eût pensé de ses cinquante rôles. Car elle n'avait pas sa langue dans sa poche. Sylvia Scarlett (1935) avec Cary Grant? Pour elle, le troisième de huit films tournés sous la direction de George Cukor, l'homme qui l'avait dénichée à Broadway et qui fut son meilleur ami en Californie, était «un désastre intégral». Marie Stuart (1936), du grand John Ford? «Je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour Marie Stuart, que je tenais pour une belle idiote.» African Queen (1951) de John Huston? «Comme j'avais la bouche naturellement tombante, les scènes devenaient carrément pesantes.» Et La Maison du lac (1981) de Mark Rydell, le film pour lequel elle obtint son quatrième Oscar (record en la matière après Morning Glory de Lowell Sherman en 1934, Devine qui vient dîner de Stanley Kramer en 1968 et Un Lion en hiver d'Anthony Harvey en 1969)? De Henry Fonda, son partenaire dans cette Maison du lac, elle disait: «Il m'a beaucoup émue dans la scène où il commence à tomber en ruine. En fait, il ne jouait pas.»

Peu de sujets de conversation ont brisé la carapace de Kate, comme ses proches l'appelaient. Quelques réalisateurs, comme George Cukor, auteur de ses deux expériences favorites, Les Quatre Filles du Dr March (1933) et Indiscrétions (The Philadelphia Story, 1940). Un ou deux producteurs, à commencer par David O. Selznick, du moins jusqu'à ce que celui-ci lui refuse le rôle de Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent. C'est pourtant elle que l'écrivain Margaret Mitchell avait choisie: elle lui avait envoyé un exemplaire du livre que Katharine avait confié ensuite à Selznick. Mais, selon les impitoyables notes de production de ce dernier, Hepburn se heurtait à deux obstacles: «D'abord, pour le moment, le public ne l'aime pas, c'est indiscutable, et ce sentiment est largement répandu; il lui reste encore à démontrer qu'elle possède du sex-appeal, ce qui est probablement la plus grande qualité requise pour Scarlett…»

C'est vrai. Pendant les années 30 et 40, le public n'aimait pas cette forte tête. Quelle autre comédienne, plutôt que d'être reléguées aux seconds rôles pour cause de bides à répétition, aurait osé racheter son contrat 220 000 dollars pour se libérer d'un studio (la RKO)? Aux rumeurs – on l'a dite mineure parce qu'elle aimait se vieillir, puis lesbienne parce qu'elle portait le pantalon – ont succédé les attaques: en 1938, un groupe d'exploitants l'avait qualifiée de «poison du box-office», parce que même la merveilleuse comédie d'Howard Hawks L'Impossible Monsieur Bébé, avec Cary Grant, avait déçu commercialement. C'était, forcément, de sa faute. Trop androgyne, trop sèche, trop franche.

A la lire et à l'entendre, Katharine Houghton Hepburn, fille du Connecticut où elle naquit le 12 mai 1907 d'un père chirurgien neurologue et d'une maman militante féministe, n'a été heureuse que trois fois dans sa vie: avant la mort de son frère Tom qu'elle trouva pendu dans chambre quand elle avait 14 ans; au moment où, comme elle disait, «Shakespeare a pointé sa vilaine tête» et où elle commença à s'investir, sur les planches, dans une demi-douzaine de ses pièces. Enfin, après ce jour de 1942 où elle a rencontré l'homme de sa vie, l'acteur Spencer Tracy, sur le plateau de La Femme de l'année de George Stevens.

Alors marié, lui ne divorça jamais, par principe, mais leur passion fut si forte que Katharine accepta de vivre dans l'ombre. «Ce n'était pas évident pour moi, avoua-t-elle plus tard. J'étais d'un égoïsme si farouche que je ne suis même pas devenue mère.» Et pourtant, vingt-sept ans durant et neuf films en commun, elle accepta de suivre Tracy, sacrifiant même près de dix ans de carrière pour l'accompagner dans le cancer qui devait emporter l'acteur le 10 juin 1967. «J'ai virtuellement cessé de travailler rien que pour être là, afin qu'il ne s'ennuie pas, ne se sente pas seul. J'étais en paix et nourrissais l'espoir qu'il vivrait toujours. Ce qu'il avait? Je le trouvais… totalement… totalement… total!»

Mais lui était d'une nature plus inquiète. «Une pomme de terre au four», disait-elle: lisse à l'extérieur, compliqué à l'intérieur. Un quart de siècle après sa disparition, elle lui écrivait encore ces mots: «Tu disais: on n'est en sécurité que deux mètres sous terre. Mais pourquoi les échappatoires? Pourquoi toujours cette fuite – ce besoin d'échapper à l'être remarquable que tu étais? Pourquoi, Spence? Je voulais te demander. Savais-tu pourquoi?…. Pardon? Je ne t'entends pas…» Ce sont les dernières lignes de l'autobiographie de Katharine Hepburn ironiquement intitulée «Moi» et publiée en 1991. Depuis dimanche, elle entend peut-être, enfin, la réponse attendue pendant trente-six ans.