Portrait

Kathryn Bradney, chasseuse d’étoiles

Ancienne première danseuse et maître de ballet chez Maurice Béjart, l’Américaine de 52 ans est la nouvelle directrice associée du Prix de Lausanne. Un honneur pour celle qui a soif de transmettre un savoir, une passion

On ne naît pas danseuse, mais on le reste à vie. Kathryn Bradney incarne cet héritage immuable, la trace d’un métier passion sur le corps et l’esprit. Un port de tête, une prestance. Après une carrière au sein du Béjart Ballet, l’Américaine de 52 ans vient de prendre la direction ad interim du Prix de Lausanne. Face à cette scène où les jeunes espoirs du monde entier rivalisent de technique et de grâce depuis dimanche, elle évoque l’amour de la danse, ce dépassement de soi qui pousse à sublimer le mouvement pour gommer tout effort.

Kathryn Bradney a appris à marcher et à danser presque en même temps. «Je bougeais tout le temps, à la maison, au supermarché, dès que j’entendais de la musique», confie-t-elle, entourée du velours rouge du Théâtre de Beaulieu. Lorsqu’elle fête ses 4 ans, sa mère cède et l’inscrit dans une petite école près de Washington. A 9 ans, Kathryn s’entraîne tous les jours. Dotée d’un physique athlétique, la fillette excelle dans les sauts et les pirouettes. A l’école, ses enseignants de gymnastique ont beau tenter de l’enrôler dans l’équipe d’athlétisme, Kathryn n’a qu’un rêve: danser.

Douleur et passion

Kathryn a 10 ans lorsqu’elle monte sur pointes pour la première fois. Elle découvre alors les ampoules, les pansements préventifs, cette douleur incisive qu’il faut dépasser pour hisser son corps sur le diamètre d’une pièce de cinq francs. Dans cette course à la perfection, une «sélection» s’opère naturellement. «Il faut être passionné, estime Kathryn, si ça devient une corvée, on arrête très vite.» Avec l’adolescence vient aussi la frustration, celle de ne jamais pouvoir sortir avec ses amis le samedi soir, de sacrifier les divertissements pour les répétitions. A 17 ans, bac en poche, elle met le cap sur New York. Ses parents lui laissent alors un an pour décrocher un contrat, sans quoi elle devra aller à l’université. «C’était le deal, se souvient-elle, j’ai foncé.»

Avec David Howard et Anne Hebard, professeurs émérites du Royal Ballet de Londres, Kathryn danse du matin au soir. Pour gagner quelques dollars, elle travaille comme ouvreuse au Lincoln Center et ne perd rien du spectacle. A l’époque, elle songe déjà au Prix de Lausanne, mais doit renoncer, faute de moyens. Mois après mois, elle persévère, enchaîne les auditions, guidée par son idole Gelsey Kirkland. «Elle m’a appris à danser presque en retard sur la musique, à tenir les développés jusqu’au dernier instant pour créer un accent, une attente.» Le travail paie et Kathryn décroche finalement un premier contrat dans une comédie musicale puis remplace sur le tas une fille blessée au Pittsburgh Ballet. «Le milieu est dur, reconnaît Kathryn. Pour danser, il faut se battre, être focalisé sur son objectif et faire abstraction du reste.»

Audition sur le fil

Au printemps 1986, elle est l’une des 280 candidats désireux d’intégrer le Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart. «Lorsque Maurice a vu tout ce monde, il s’est un peu agacé et a décidé de passer directement au milieu, sans faire de barre, raconte Kathryn. Je me suis chauffée en vitesse, j’étais très nerveuse.» A chaque fin d’exercice, une dizaine de personnes sont éliminées. Les numéros défilent et Kathryn finit parmi les dix danseurs sélectionnés. «Il nous a alors réunis autour de lui, a commencé à nous expliquer les démarches administratives, à faire des blagues. J’étais euphorique.»

L’Europe pour un an

En partance pour Bruxelles, elle jure à sa mère, en larmes, de ne rester qu’un an en Europe, «pour l’expérience». Elle ne repartira jamais. Familiarisée au français à travers le langage de la danse, Kathryn n’ose pourtant pas s’exprimer. «Un matin, alors que je venais d’arriver, je suis entrée dans une épicerie pour acheter du pain et du fromage, se souvient-elle. J’avais tout noté sur un petit papier. En partant, le vendeur m’a remerciée en langue des signes, il croyait que j’étais sourde! A partir de ce jour-là, je me suis forcée à parler.»

Maurice, mentor, père, idole

D’abord corps de ballet, Kathryn remplace très vite des solistes, puis est nommée première danseuse. Maurice est mentor, père, idole tout à la fois. «Ses chorégraphies offraient une liberté, hors des sentiers balisés du répertoire, raconte Kathryn. Lorsqu’on interprète la fée Dragée de Casse-Noisette, il faut suivre Marius Petipa, garder le mouvement pur et précis, on est critiqué si on change un bras.» Le frisson de sa vie? Danser le Boléro de Ravel face à 75 000 personnes sur le Zocalo, à Mexico. «Le gouvernement avait organisé ce spectacle gratuit un soir d’été, se souvient Kathryn. Le ballet débute dans le noir; lorsque les lumières se sont allumées, un immense hourra est monté de la foule.»

«Il y a eu un déclic»

Devenue maître de ballet, elle transmet le style de Maurice, perpétue sa méthode durant dix-neuf ans. En 2005, fatiguée des tournées, des hôtels, des lessives dans le lavabo, elle quitte la compagnie pour fonder l’académie de danse Igokat avec son mari Igor Piovano, un Italien rencontré chez Béjart. «Au départ, on ne s’aimait pas du tout, raconte Kathryn. Lorsqu’on était obligé de danser ensemble, on s’ignorait. Un beau jour, il y a eu un déclic.»

En 2006, Kathryn intègre le jury du Prix de Lausanne et filme les prestations. Elle se plonge dans cette effervescence, ce bourdonnement électrique où se jouent les futures carrières. «Le temps d’une semaine, Lausanne devient la capitale mondiale de la danse, explique Kathryn. Le concours est un tremplin pour découvrir les jeunes talents, on cherche le potentiel plus que la technique aboutie.» Cette année, ils sont 75, âgés de 14 ans et demi à 19 ans, originaires de 15 pays différents à briguer une bourse dans une école prestigieuse. Nouveauté: un projet chorégraphique mené avec 50 élèves des institutions partenaires et Goyo Montero, directeur et chorégraphe principal du ballet de Nuremberg. «Ils doivent créer un ballet contemporain en huit jours, un vrai défi.»

Le danseur, un athlète dans l’art

Comment la danse a-t-elle évolué en trente ans? «Le langage s’est considérablement enrichi, on a transformé les mouvements classiques, on utilise plus le sol. Le contemporain d’autrefois est le néoclassique d’aujourd’hui. Côté prévention, on est davantage à l’écoute du corps, de la santé mentale aussi. Les carrières sont plus longues, il faut que le physique suive. On prend conscience que le danseur est un athlète dans l’art.» La concurrence, elle, s’est considérablement accrue. «Un peu partout, la danse est malmenée, grignotée par les coupes budgétaires qui touchent la culture, déplore Kathryn. A Lausanne, on a la chance d’avoir un public connaisseur, la danse reste très importante.»


Profil

1966 Naissance en Pennsylvanie.

1986 Entrée au Béjart Ballet.

2006 Entrée au jury des présélections du Prix de Lausanne.

2006 Création de l’académie Igokat.

2018 Directrice ad interim du Prix de Lausanne.

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