Il arrive que le métier d'historien de l'art s'inspire des techniques policières. Et que pour réunir 80 chef-d'oeuvres un siècle presque pile après leur exposition dans une maison bourgeoise de Petrograd, il faille le flair et la pugnacité d'un enquêteur. Pour l'Américain Matthew Drutt, curateur, éditeur et spécialiste de l'oeuvre du peintre russe Kazimir Malevitch, tout est parti d'une photo. Une image noir et blanc qui figure dans tous les livres d'histoire de l'art. On y voit une salle remplie de tableaux abstraits accrochés les uns sur les autres et même dans les angles, très loin en tout cas des accrochages actuels réglé au cordeau. Le cliché a été pris en 1915 à la galerie Dobychina. Il représente l'unique document de "La dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 (zero-dix)", ultime présentation d'un groupe d'artistes que l'histoire regroupera sous le nom d'avant-garde russe. Dans un coin, se trouve l'une des toiles les plus célèbres de l'abstraction. "Le carré noir sur fond blanc" de Malevitch exprime alors le rejet radical de l'ancienne manière de peindre. En Italie, Filippo Tommaso Marinetti a déjà publié son manifeste futuriste, celui où il proclame qu'« une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive […] est plus belle que la Victoire de Samothrace. »

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A la Fondation Beyeler de Bâle, Matthew Drutt s'est donc mis en tête de se rapprocher le plus possible de cette image. Et de retrouver le maximum de tableaux alors exposés pour les remontrer comme à l'époque. "Nous somme la première institution à réussir ce tour de force, explique Anne Szech, curatrice assistante à la Fondation bâloise. Pour nous qui possédons l'un de ces Malevitch dans notre collection, c'est aussi une manière de célébrer le "Carré noir sur fond blanc" qui fête cette années ses 100 ans." Matthew Dutt l'admet cependant: reproduire cette exposition à l'identique aurait été une entreprise impossible. "On ignore le nombre exacte de tableaux accrochés que l'on estime aux alentours de 154, 155. Les œuvres ne portant pas vraiment de titre, elles sont donc difficiles à identifier aujourd'hui", explique-t-il. "Ensuite, la Révolution russe en 1917 et surtout le retour au figuratisme imposé par les Soviétiques dans les années 1930, ont contribué à ce que la trace de certaines œuvres a été définitivement égarée", reprend Anna Szech. Sans parler du marché noir des années 1970-1980 qui a vidé l'URSS de ses chefs-d'oeuvre, ceux que l'on retrouve finalement étant parfois accompagné de certificat douteux.

Un double choc

N'empêche, dans les grandes salles dessinée par Renzo Piano pour Ernst Beyeler, le visiteur encaisse un double choc. A la promesse de la redécouverte de trésors inouïs, il faut ajouter celui de voir en couleur des œuvres que l'image originale ne laisse pas soupçonner; des jaunes, des bleus et des rouges qui sont restés vifs malgré le passage des ans. Il y a surtout réuni les trois seuls "contre-relief" connus de Vladimir Tatline. Le curateur américain a passé trois ans dans les musées, les bibliothèques et les collections privées pour arriver à ce résultat dont on n'ose pas imaginer la valeur d'assurance. Le travail de l'enquêteur donc. "A part la salle Malevitch et un morceau de celle de Tatline, nous ne savons pratiquement rien des œuvres exposées en 1915, continue Anna Szech. Le catalogue se limitait à quatre pages qui donnait la liste des artistes participants et parfois les titres des travaux présentés." Maria Vasilyeva par exemple. Elle figure dans l'exposition originale avec six peintures. Matthew Drutt en a pisté trois qui semblent correspondre au niveau du thème, du style et de la date. Sauf que l'artiste a énormément produit durant cette période. "Rien n'indique que les œuvres montrées dans notre version figurent parmi les six accrochée à 0,10." Certaines sont avérées. Anna Szech pointe sur la photo les œuvres de Malevitch exposées sur les murs derrière elle. Et celles disparues sans doute à jamais. "Nous avons aussi été confronté à la fragilité de certaines pièces incapable d'être déplacées." Le fameux "Carré noir" de la Fondation, n'est pas celui qui apparaît sur la photo, mais l'une des nombreuses versions que Malevitch exécutera jusqu'en 1932. "L'original se trouve à la galerie Tretiakov de Mouscou. Son état est tel qu'il est intransportable. Par contre, le rond noir et la croix noir que Malevitch avait accroché dans un angle, l'espace sacré d'ordinaire réservé aux icones orthodoxes, sont bien celle de la photo." Les œuvres qui n'ont pas pu être amenées à la Fondation Beyeler figurent en revanche dans le catalogue, ouvrage épais de 270 pages qui fait le tour définitif de la question.

Au-delà de la prouesse curatoriale, cette exposition-dossier réveille surtout ce moment jouissif où l'art veut contribuer à la transformation du monde. 1915 c'est encore l'année où l'on se dit que la guerre ne va pas durer et que du conflit va émerger un homme nouveau. En Europe, les intellectuelles et les artistes voient dans cet immense bouleversement le moyen de brasser les cartes d'un système monarchique au bout du rouleau. Et, partant, de donner un grand coup de sac à la pratique académique de l'art. Les Italiens ont le Futurisme, les Français le Cubisme. Les Russes très attaché à la France à travers Cézanne subissent l'influence de ce dernier. Il vont prendre l'idée de vitesse du premier et cette manière qu'a le second de représenter la réalité par tous les angles en même temps. Cubo-Futurisme.

Viser l'Est depuis Paris

C'est un Français qui va le premier les exposer chez eux, à Petrograd. Jean Pougny et sa femme Xenia Boguslaskaya ont fuit la guerre en visant l'Est depuis Paris. Lui est peintre et plutôt fortuné, elle artiste et poète. Le 16 mars, ils financent Tramway V première exposition futuriste de peinture dans les locaux de la Société impériale pour l'encouragement des arts. Sans doute l'endroit le moins adapté pour ce genre de projet. Il y a là 14 artistes représentant la jeune garde de l'art russe dont la moitié sont des femmes. Un cas unique de parité totale dans toute l'histoire de l'art. "La société russe de l'époque met les femmes et les hommes sur un même pied d'égalité, confirme Anna Sczech. Ce qui posait un problème au premier confronté aux talents des secondes." Jean Pougny a interdit au participant de dévoiler quoique ce soit de l'accrochage avant le vernissage. Le peintre veut jouer à plein l'effet de surprise. Tramway fait son effet et la critique se déchaîne sur ces objets qui ne répondent à aucuns codes connus. Neuf mois plus tard, le peintre réitère. Intitulée "Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10", l'accrochage ferme donc une parenthèse. "En fait c'est tout le contraire, reprend Matthew Drutt. 0,10 n'est pas la fin de quelque chose, c'est le début d'une nouvelle ère."

Des 14 artistes participants à cet ultime accrochage va se dessiner l'émergence de deux courants: le Suprématisme de Kazimir Malevitch pour qui la représentation géométrique foule au pied la tradition en imposant sa nouvelle philosophie et le Constructivisme de Vladimir Tatline, moins mystique et plus technique et maniériste, mais qui vise le même objectif: que l'art occidental passe à autre chose. Et pourquoi 0,10? "Malevitch était obsédé par la numérologie et les symboles métriques. Le zéro signifiait qu'avec le Suprématisme, l'art réinventait ses fondamentaux, explique Anna Szech. Le 10, correspond au nombre d'artistes ayant participé au deux expositions. Au dernier moment, ils seront 14, mais il est alors trop tard pour corriger le carton d'invitation." Le Suprematisme et le Constructivisme survivront encore quelques années chacun de leur côté. En 1932, Staline estime que cette abstraction ne sert pas le peuple. Il va en interdire toutes les manifestations. "Dans les musées, certains conservateurs, conscient de l'importance de ces travaux, vont les mettre au secret. Ce qui explique que tout n'a pas été perdu." Et que l'art, une fois encore, n'a pas le monde

"A la recherche de 0,10 - La dernière exposition futuriste de tableaux", du 4 octobre 2015 au 10 janvier 2016, Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen, tél 061 645 97 00, www.fondationbeyeler.ch