Littérature

Kazuo Ishiguro, musicien de la mémoire et de l’oubli

Après le tumulte Bob Dylan, le Nobel fait le choix de l’élégance, de la virtuosité romanesque, en décernant son prix de littérature à l’auteur des «Vestiges du jour»

Le premier roman de Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de littérature 2017, Lumière pâle sur les collines paru en 1982, s’ouvre sur un souvenir. Etsuko, une Japonaise venue de Nagasaki installée en Angleterre, se rappelle qu’elle voulait donner un prénom anglais à sa seconde fille – «peut-être dans le désir égoïste de me détacher du passé»; tandis que le père, un Occidental, souhaitait un prénom japonais: «Finalement, il accepta Niki, trouvant qu’on y entendait un vague écho d’Extrême-Orient.»

Lire également: Kazuo Ishiguro remporte le prix Nobel de littérature 2017

L’enfance, la mémoire, l’Asie et l’Europe, les souvenirs traumatiques et enfouis, les grands thèmes de l’œuvre sont là, déjà, dans cette première ouverture romanesque. 1982, c’est l’année de la parution de ce premier roman, mais aussi celle où Kazuo Ishiguro, né en 1954 à Nagasaki, devient Britannique. Encore un an, et il figure dans Granta, au classement des 20 jeunes écrivains britanniques les plus prometteurs aux côtés de Julian Barnes, Ian McEwan et Salman Rushdie.

Si Kazuo Ishiguro n’a cessé de changer de registre dans ses livres, passant de l’évocation de la bohème dans le Tokyo de l’après-guerre (Un Artiste du monde flottant, 1986) au crépuscule de l’aristocratie britannique (Les Vestiges du jour, 1989, Booker Prize), à la science-fiction (Auprès de moi toujours, 2005), puis au roman médiéval (Le Géant enfoui, 2015), l’enfance fragile, la mémoire et le temps, la mélancolie, les menaces de l’histoire, les crépuscules et les naufrages lents traversent ses livres. Chacun d’eux, comme l’a dit le Comité Nobel, ouvre «l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde».

Nagasaki, une «tranche de vie»

Jusqu’à l’âge de 5 ans, Kazuo Ishiguro a vécu à Nagasaki, ville marquée par la guerre et par la bombe atomique – à laquelle sa mère, âgée de 18 ans, avait survécu. Inquiétante étrangeté de l’horreur passée et des radiations, menace diffuse, que l’on retrouve transfigurées dans la condition des enfants-clones, qui grandissent condamnés à céder leurs organes (Auprès de moi toujours) ou dans la dragonne Querig qui terrorise l’Angleterre des premiers âges (Le Géant enfoui).

«Nagasaki, pour moi, ce n’est pas juste une série d’images fugitives, expliquait-il au Guardian en 2005. Je m’en souviens comme d’une vraie tranche de vie.» Et de fait, si la famille suit le père océanographe à Guilford en Angleterre, jusqu’à 15 ans, Kazuo Ishiguro s’attend à retourner au Japon. Pays natal, dont l’écrivain, qui fut étudiant en creative writing, s’éloignera peu à peu.

Lumière pâle sur les collines met en scène une Japonaise, Un Artiste du monde flottant se déroule à Tokyo. Dans ce second roman – le «plus japonais de mes romans», dit l’écrivain –, il s’efforce, dira-t-il, de donner le parfum du japonais, langue maternelle, à cette langue anglaise dans laquelle il écrit. Une attention soutenue aux mots, à la construction du texte qui sous-tend, elle aussi, tout son travail.

Lire aussi: Les nocturnes musicaux de Kazuo Ishiguro

L’art de repousser les limites

L’écrivain se tourne ensuite vers l’Angleterre. Les Vestiges du jour réveillent, à travers le monologue d’un majordome guindé et épris de perfection, Mr Stevens, la mémoire d’une société aristocratique sur le point de s’évanouir. A le lire, on se dit qu’il fallait le regard d’un Britannique venu de l’autre bout du monde, doté d’une enfance japonaise, capable de ce pas de côté mental, pour parvenir à saisir ainsi l’âme de son pays d’adoption.

L’Inconsolé, qui suit en 1995 l’énorme succès des Vestiges du jour (porté à l’écran par James Ivory), déroutera nombre de lecteurs. Errance d’un pianiste avant son concert dans une petite ville d’Europe, télescopage d’époques, de souvenirs, de durées, l’écrivain demeure virtuose mais repousse les limites du genre romanesque. Les fables suivantes, Quand nous étions orphelins (2000) – où revient l’Orient – puis Auprès de moi toujours, les nouvelles de Nocturnes (2009) et Le Géant enfoui témoignent d’un imaginaire débordant et d’une construction plus tranquille, même si la forme reste à la fois musicale, fluide et maîtrisée.

Ce Nobel 2017 couronne un écrivain élégant, qui, par des voies de traverse, interroge l’histoire et l’époque. On est loin du tumulte de Bob Dylan, Prix Nobel 2016, même si Kazuo Ishiguro a été brièvement parolier de jazz. Sa grande question est celle du temps et de l’oubli: une brume opaque baigne le pays et l’esprit de Beatrice et Axl, les deux héros vieillis du Géant enfoui. Leur permet-elle d’oublier des terreurs passées ou leur dérobe-t-elle le présent et l’avenir? Kazuo Ishiguro ne décide pas, ne juge pas. Il se contente, roman après roman, de promener son miroir voilé au bord des chemins.

Publicité