Renaissance

Kehlani, l’album d’une vie

La chanteuse américaine publie un premier album entremêlant admirablement pop, hip-hop et R'n'B

Désigner 2016 comme l’annus horribilis de la pop culture, pour son lot de tristes disparitions qui l’ont marquée, semble être de rigueur. La liste aurait pu tragiquement compter Kehlani. En mars dernier, une rumeur concernant sa tentative de suicide s’est propagée – encouragée en partie par la réaction abjecte du chanteur Chris Brown via Twitter, estimant qu’elle n’avait fait ça que pour attirer l’attention. On nageait alors dans le glauque et les ragots, bien loin de la musique et du talent.

Pourtant, 2016 a été l’année de la renaissance pour Kehlani. Après ce printemps trouble, la chanteuse américaine de 21 ans s’est concentrée sur SweetSexySavage, son premier album. Annoncé par le single CRZY en juillet 2016, cet effort a le goût d’une certaine forme de revanche sur la vie. Figée sur un fond rose éthéré, cheveux courts saupoudrés d’or, avec pour seuls vêtements ses tatouages, Kehlani prend la pose. Le positionnement de ses bras pourrait laisser penser – à tort – qu’elle tente de se cacher: elle affiche ses couleurs avec fierté. Pas étonnant que la pochette de SweetSexySavage la représente ainsi. La chanteuse s’y révèle, mettant à nu ses émotions des plus douces aux plus frontales sur un son R’n’B efficace. Son identité et sa personnalité, forte et complexe, en sont le fil conducteur.

Débuts difficiles

Kehlani, c’est avant tout l’histoire très américaine d’une jeune femme qui a vécu plusieurs vies. Originaire d’Oakland, Kehlani Parrish s’est battue pour en arriver là. Une mère toxicomane, un père mort quelques mois après sa naissance, élevée par sa tante: rien n’a été facile pour la chanteuse. «Tu as de la chance si tu arrives à te sortir d’Oakland», admet-elle dans la biographie publiée sur son site internet. Dans son malheur, elle trouve réconfort dans la danse et la musique.

A 14 ans, elle intègre le groupe PopLyfe avec lequel elle finit à la quatrième place de l’émission «America’s Got Talent» deux ans plus tard. Kehlani quitte le groupe et se retrouve temporairement sans domicile fixe. Alors qu’elle aurait pu être une énième victime anonyme de ces groupes adolescents parfois trop génériques et souvent mort-nés, l’artiste se lance en solo et suit un parcours qui relève presque du miracle.

Elle confirme l’espoir placé en elle par l’industrie de la musique, et sort la mixtape You Should Be Here, qui lui vaut une nomination aux Grammy Awards en 2015. Viennent ensuite quelques singles, dont un sélectionné pour la B.O. du film Suicide Squad, et la voilà enfin prête.

Un album à son image

«Tout ce que je fais, je le fais avec passion», annonce-t-elle dès le début de CRZY. Et comment ne pas la croire? SweetSexySavage, dont elle a écrit toutes les chansons, est l’occasion de faire le pont entre son passé trouble et son présent assuré. La première partie de l’album est celle qui accroche le plus. Sur Distraction, Kehlani, qui est bisexuelle, demande à une de ses prétendantes de ne rester qu’une distraction car elle n’a pas le temps de s’investir plus. Des morceaux comme Undercover, Keep On, Piece Of Mind ou Get Like flirtent tour à tour avec la pop d’Ariana Grande et le R’n’B des Destiny’s Child.

Des poèmes ou introductions parlées parsèment l’album et viennent renforcer l’image authentique que l’artiste veut communiquer, bien que la production ultrasoignée de cet album sorti sur la major Warner rappelle que nous ne sommes pas exactement face à un diamant brut.

La dernière partie du disque permet à la chanteuse-rappeuse d’exprimer sa douceur, à renfort de guitare acoustique (Hold Me By The Heart) et de piano. Escape pourrait faire partie du répertoire de T.L.C, tandis que Thank You vient clore l’album avec émotion.

Kehlani transforme cet essai et dresse l’autoportrait d’une jeune femme américaine résolument moderne, au-delà des frontières raciales, sexuelles, ou musicales. Et, n’en déplaise à Chris Brown, cela mérite toute l’attention du monde.


A écouter

Kehlani, «SweetSexySavage» (Atlantic/Warner Music).

En concert le 19 mars à Zurich, Kaufleuten.

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