Parmi les artistes qui ont fait irruption sur la scène artistique dans les années 1980, Keith Haring (1958-1990) fait figure de gentil. Ses bébés accroupis entourés par de petits traits énergiques, ses chiens aboyeurs, ses personnages se livrant à des contorsions exubérantes, ses couleurs contrastées, son sens aigu de la formule visuelle, sa capacité déconcertante à couvrir des surfaces de toutes tailles sans se laisser déséquilibrer, et une pincée de sexe ici ou là mais sans vulgarité, grâce à un dessin rapide, efficace, habilement elliptique, lui ont permis d’être apprécié des amateurs et d’un public plus large qui ne met jamais les pieds dans les centres d’art contemporain.

«L’art est pour tous»

Les années 1980, c’est le triomphe de la peinture, des grands formats, des images chocs. Le marché connaît une période de croissance sans précédent, qui se terminera, avant 1990, par une crise sans précédent. L’argent est roi. L’art est son prophète. Il importe autant d’acheter des actions que de se précipiter dans les galeries et dans les foires. Un nouveau public prêt à dépenser se tourne vers l’art contemporain et transforme le club fermé des connaisseurs en salon où il faut se montrer. Les artistes en profitent. Keith Haring aussi. Son succès n’aurait pas été aussi fulgurant sans cette brutale transition démographique, économique et culturelle.

Mais, contrairement à la peinture de cette période, celle de Keith Haring n’a rien d’agressif, du moins au premier regard. Il ne pratique pas la bad painting à la mode. Ses couleurs sont plaisantes et son dessin est précis. Il est souriant et affable, pas revêche comme beaucoup de ses collègues partis à l’assaut d’un marché en surchauffe dont il comprend les ressorts plus vite que les autres. Il ouvre une boutique, un Pop-Shop où il vend ses propres produits dérivés, des gadgets ou des pin’s, une panoplie pas chère, plaisante et décorative, qui lui permet de séduire au-delà des frontières du monde culturel. «L’art est pour tous», dit-il.

C’est un autre Keith Haring que propose de rencontrer le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, qui s’est associé au Cent Quatre, un centre d’art situé dans le XIXe arrondissement, où sont présentés de très grands formats, au total plus de 250 œuvres, des petites feuilles de papier aux énormes bâches. Avec un titre en anglais: The Political Line, obligeamment traduit par La Ligne politique, ce dont on se serait douté. Ce Keith Haring est critique, moins consensuel que le vendeur de gadgets, plus acerbe, parfois violent. Il s’attaque au pouvoir politique des Etats-Unis, notamment à Ronald Reagan, le président ultralibéral de la décennie. Au racisme et à la police qui peut assassiner les Noirs sans être poursuivie. A la domination américaine sur l’Afrique. Aux préjugés en tout genre. Et aux menaces que la cupidité fait courir à la planète. Il participe à la lutte contre l’épidémie de sida, dont il va mourir en 1990, à 32 ans.

«High and Low»

Sa vie ressemble à un conte qui se termine tragiquement, mais dans la gloire. Il naît en Pennsylvanie dans une famille de la classe moyenne qui l’encourage à assouvir sa passion de l’art. Il apprend le dessin publicitaire dans une bonne école de Pittsburgh. A 20 ans, il part pour New York, où il entre à la School of Visual Arts, et peut enfin vivre son homosexualité sans les entraves provinciales. Il vit la nuit. Il s’intéresse au hip-hop, à la breakdance, au graffiti. Dès 1980, il descend dans le métro dessiner clandestinement à la craie sur les papiers noirs qui recouvrent les panneaux en attente de publicité. Pour éviter d’être arrêté par la police, il acquiert la formidable vélocité d’exécution et la capacité de s’adapter à tous les supports qui lui permettront de réaliser des œuvres aux dimensions exceptionnelles.

S’il fréquente les graffeurs qui sont encore en marge, il vit aussi dans le monde artistique. A 24 ans, il est invité à la Documenta de Cassel et il a sa première exposition dans une galerie new-yorkaise. A 25, il rencontre Andy War­hol, avec lequel il se lie d’amitié. Son pouvoir d’adaptation et une sociabilité hors du commun lui permettent de fréquenter des milieux qui se croisent rarement. Il pratique le «High and Low» – titre d’une grande exposition organisée au MoMA de New York en 1990. Il est à l’aise avec l’art chic autant qu’avec la culture populaire, sans affectation ni grandiloquence.

En 1986, Keith Haring est invité à collaborer avec Jenny Holzer pour une exposition en plein air au centre de la ville de Vienne. De grands panneaux sont mis à leur disposition sur une place. Jenny Holzer est une artiste très politique dont les œuvres sont des phrases laconiques détournant le langage de la propagande et de la publicité comme le Protect Me From What I Want qui a fait sa célébrité. La façon dont Keith Haring dessinera «autour» de ces phrases sans les rendre anecdotiques montre à quel point il maîtrise non seulement la force narrative du dessin mais aussi son pouvoir de suggestion directe.

L’autre Keith Haring

Léger et tragique, c’est ainsi qu’il apparaît dans les deux expositions parisiennes. Observateur d’une société qui va à sa perte quand elle confond bonheur et pouvoir. Témoin du destin qui frappe même le désir, puisqu’il voit autour de lui les ravages du sida dont il va être victime. Il est sans amertume. Sa colère n’est pas destructrice, ni de lui-même ni des autres. Elle n’a rien d’un manifeste qui voudrait écraser l’ennemi, une colère amicale. Cela tient à son tempérament mais surtout à sa peinture. Quand il fait une série de dessins qui montrent deux individus s’adonnant au plaisir et interrompus par un personnage armé de deux bâtons qui les frappe et les ensanglante, il n’en fait pas une scène répugnante mais une danse rituelle. Ses chiens les plus féroces ont l’air de jouer. Ses écrans de télévision tyranniques ont l’apparence de jouets. Et il est difficile de dire si ses corps enchevêtrés sous une ­fenêtre de prison se livrent à l’amour ou sont livrés au massacre.

Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, évoque dans le catalogue de l’exposition un souvenir du fils de Picasso, qui avait demandé à quelques artistes, dont Keith Haring, de peindre une porte comme l’avait fait son père autrefois. Selon Claude Picasso, Keith Haring s’est attaqué à la tâche comme l’aurait fait son père, allant du haut jusqu’en bas d’une seule traite, sans jamais prendre du recul, sauf quand c’était terminé. La maîtrise de la surface par le corps tout entier, cette manière de faire l’œuvre comme si elle était déjà faite, la vitesse, l’absence de repentir et de correction, rapproche Keith Haring de Picasso. Le territoire à peindre est là et rien ne peut l’en distraire, quels que soient les formats et les supports.

L’œuvre de Picasso s’étend sur 80 ans. Celle de Keith Haring sur une dizaine d’années. Il est difficile de savoir ce qu’elle serait devenue s’il n’avait été foudroyé. Très jeune, il avait vu les œuvres d’Alechinsky et du groupe CoBrA, dont certains membres ont croisé le chemin des situationnistes et de Guy Debord, auquel la Bibliothèque nationale de France consacre une exposition. De CoBrA, Haring a retenu le sens du graphisme, des couleurs et de la critique sociale. Pas la dureté ni le goût de la solitude. Sa révolte était profonde. Son sens du bonheur aussi. Dans sa peinture, aucun ressentiment. Il a inventé la colère douce.

Keith Haring. The Political Line. Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75 008 Paris. Rens. www.mam.paris.frTlj sauf lundi de 10 à 18 h (jeudi de 10 à 22 h). Cent Quatre, 5, rue Curial, 75 019 Paris. Rens. www.104.frTlj sauf lundi de 12 à 19 h (we de 11 à 19 h). Jusqu’au 18 août.

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