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Triptyque de la série «Black Star Press».
© (Annik Wetter – MAMCO, Genève)

Exposition

Kelley Walker, l’artiste au scanner

A Genève, le Mamco expose l’une des grandes figures de l’art contemporain américain. Et fait résonner son œuvre avec du pop suisse et les archives des Canadiens de General Idea

Pas de pause estivale pour le Musée d’art moderne et contemporain de Genève (Mamco). Désormais fidèle à son principe selon lequel les nouvelles expositions se répondent l’une à l’autre en écho, Lionel Bovier, son directeur, a composé son programme de l’été en trois volets autour de l’image, sa récupération, sa transformation et sa dématérialisation. Conçue par Samuel Gross, Swiss Pop représente la réponse off à l’exposition Swiss Pop Art montrée en ce moment au Kunsthaus d’Aarau.

Avec cette idée que le pop art, mouvement né en Angleterre mais porté par les artistes américains, n’a pas fait émerger de véritable scène dans notre pays dans les années 60. Mais que la BD, la publicité, la pop culture et les médias ont de tout temps influencé des artistes comme H. R. Giger, Sylvie Fleury, Franz Gertsch ou Jean Tinguely. Fausse campagne marketing, détournement des codes graphiques des magazines: l’appropriation, c’était aussi l’affaire de General Idea, collectif de Toronto actif entre 1969 et 1994, dont une sélection des archives photographiques est exposée au troisième étage du musée.

Référence à Warhol

Mais le gros morceau de la saison se situe deux niveaux en dessous. L’exposition de Kelley Walker sur 1000 mètres carrés fait suite à celle de Wade Guyton accrochée au même endroit l’année dernière. Ce n’est pas le seul point commun entre les deux artistes américains. Leurs carrières ont démarré à New York en même temps, au début des années 90. Les deux ont souvent travaillé ensemble et cultivent cette même fascination pour l’image à l’ère de son traitement numérique.

Mais si le premier imprime directement sur la toile des compositions graphiques dessinées sur l’écran de son ordinateur, le second active la technique du collage, empilant des photos trouvées dans les magazines ou sur internet, les imprimant ensuite en les recouvrant parfois de peinture, voire de chocolat liquide. C’est le cas de sa série Black Star Press qui reprend des photos d’émeutes raciales prises à Birmingham et publiées dans la presse des années 60. L’image est scannée, agrandie et retournée. Elle fait directement référence à Race Riot, célèbre série d’Andy Warhol de 1964.

«La photo est tirée de la même séquence que celle de Warhol, explique Lionel Bovier, co-commissaire de l’exposition avec Fabrice Stroun, curateur associé du Mamco. Mais le fait de la transformer, de la faire pivoter et de la mettre en miroir crée une distance avec le statut historique de ce document.»

Peinture chocolat

Un recul encore augmenté par les traînées de cacao qui maculent l’image et ajoutent à la violence de la scène un côté bizarre et inquiétant. «Le chocolat, c’est une matière organique très connotée. Il est soit noir, soit blanc, souligne le directeur du musée. Dans l’histoire de l’art contemporain, c’est aussi un matériau hautement périssable et impossible à conserver, celui qu’a notamment privilégié un artiste majeur comme Dieter Roth.»

Réalisé en 2005, Black Star Press, c’est l’ensemble grâce auquel Kelley Walker, 47 ans, a pu vraiment enclencher le démultiplié sur la scène internationale. Exposé au Contemporary Art Museum de Saint-Louis, c’est aussi celui qui a soulevé une retentissante polémique l’année dernière. La communauté afro-américaine de la région, encore sous le choc de l’exécution en pleine ville de Ferguson de Michael Brown par un policier blanc, avait alors réclamé le décrochage des œuvres. Sans succès.

Avec ses emprunts à l’histoire de l'art, Black Star Press reste avant tout une œuvre d’appropriation, celle d’une image connue dont le contexte et le sens changent radicalement une fois sa métamorphose opérée par la technologie digitale.

En cela, Kelley Walker figure également parmi les premiers artistes à avoir vendu ses compositions sur CD-Rom au début des années 90. «L’acheteur était ensuite libre de les imprimer, d’en faire un fond d’écran ou de les modifier à sa guise, explique Fabrice Stroun. Une manière de s’interroger sur la circulation des images en général et le circuit de l’art en particulier.»

Et sur le statut d’une œuvre qui peut exister partout à la fois à des milliers d’exemplaires et, partant, échapper à toute forme de commercialisation. Ce qui n’a pas empêché le collectionneur britannique Charles Saatchi d’avoir vendu très cher aux enchères une version géante d’un de ces travaux enregistrés sur disque.

Toiles de briques

L’art comme une épidémie virale que rien ne peut arrêter. Une idée de la contamination qui passe aussi chez Kelley Walker par l’ajout dans ses travaux de corps étrangers. C’est le chocolat de Black Star Press, les sortes de glitches informatiques qui envahissent les photos de catastrophes naturelles de la série Disasters, les plaques de miroirs colorés superposées pour copier les taches des tests de Rorschach. Ce sont aussi les briques que l’artiste américain scanne, imprime, découpe et avec lesquelles il construit ensuite des murs sur toile, les interstices étant remplis par des reproductions de pages de revues de décoration.

Plus proche de la mosaïque que de la sérigraphie, la technique réclame une précision dantesque pour faire coïncider parfaitement les différents éléments de construction. Comme si le texte et le langage venaient ainsi cimenter un édifice à la simplicité apparente.


Kelley Walker, jusqu’au 10 septembre, Mamco, Genève, 10 rue des Vieux-Grenadiers.

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