Cinéma

Ken Loach: «La Palme d’or nous aide à supporter la haine de la classe dirigeante britannique»

Le cinéaste retrouve la grâce avec «Moi, Daniel Blake». Cette plongée dans l’Angleterre des plus démunis lui a valu la Palme d’or à Cannes. Rencontre avec un gentleman engagé

Le film a remporté la Palme d’or à Cannes en mai, et le Prix du public à Locarno, en août. Moi, Daniel Blake bouleverse aussi bien les jurys professionnels que les spectateurs. A 80 ans, Ken Loach n’a rien perdu de son indignation – au contraire. Le monde contemporain le navre et le révolte. «Je pense que la société est plus que blessée, elle est en train de s’effondrer. Le système économique détruit les gens, détruit leurs vies. Dans deux ou trois générations, le monde pourrait ne pas survivre. Nous atteignons un état critique: l’environnement ne peut plus supporter le niveau de la production. Et pourtant la folie continue». Au cours de la conversation, le cinéaste en colère révèle un gentleman plein d’humour et de délicatesse.

Le Temps: Vous aviez annoncé vouloir prendre votre retraite après Jimmy’s Hall. Vous revenez avec Moi, Daniel Blake. Avez-vous été rattrapé par l’urgence de la situation sociale en Grande-Bretagne?

Ken Loach: J’ai dit que je prenais ma retraite dans un moment de faiblesse. Mais j’ai repris des forces, j’ai renoué avec le monde. Et il y a tellement d’histoires qu’on a envie de raconter, tellement des choses qui se passent. Alors j’ai décidé de continuer.

- Moi, Daniel Blake se base-t-il sur une histoire vraie ou sur mille?

- Le film se base sur plusieurs histoires. Il y a des milliers d’histoires de gens malades ou handicapés à qui l’on dit de travailler s’ils veulent de l’argent pour vivre. Le film parle d’un système d’une cruauté consciente appliqué à des milliers de personnes. Des histoires horribles de gens que l’Etat punit pour être pauvres et malades.

- Après une comédie (La Part des anges) et un drame historique (Jimmy’s Hall), vous signez un drame. Un genre plus simple, plus direct…

- Nous avons vu la situation. Nous avons rencontré des gens dans différentes régions d’Angleterre. L’histoire est si forte que nous n’avions besoin d’aucun artifice de scénario. Pour faire émerger l’humanité des personnages, la meilleure façon de raconter cette histoire est la plus simple.

- Il y a deux personnages principaux: Daniel Blake et Katie, une mère célibataire. Avez-vous hésité sur lequel des deux vous vouliez mettre en avant?

- Nous avons pensé qu’il fallait que ce soit quelqu’un d’un certain âge parce que beaucoup de films se concentrent sur les jeunes. Ensuite, il a fallu définir leur relation. Ce n’est pas une histoire d’amour, c’est un soutien mutuel, une amitié. De cette terrible situation sociale émergent l’amitié et la solidarité.

- De «Riff Raff» à «Moi, Daniel Blake», les prolétaires que vous mettez en scène se caractérisent par leur humour. C’est une spécificité anglaise?

- Non. Je pense que c’est universel. S’il y a un chantier là, à Locarno, je vous parie que le contremaître a un surnom. Je suis sûr que les ouvriers le tournent en dérision…

- Votre film recèle une scène bouleversante: à la banque alimentaire, on découvre que Katie souffre de la faim. Comment arrivez-vous à susciter une émotion aussi violente?

- Il y a deux éléments. D’abord mon scénariste, Paul Laverty, est un grand auteur – et on a le tort de toujours sous-évaluer les scénaristes. Et puis les acteurs sont totalement impliqués, d’autant plus qu’ils sont entourés par des usagers et des bénévoles de la banque alimentaire. Il se passe quelque chose de vrai, ce n’est pas un décor.

- Daniel Blake touche le fond mais n’abdique pas sa dignité.

- La plupart des gens ont ce sens de la dignité. Ils luttent pour conserver l’estime d’eux-mêmes. C’est un combat difficile, parce qu’une grande partie de cette dignité s’incarne dans le travail. Daniel Blake est charpentier, et fier de l’être. Son habileté à travailler le bois, c’est son identité. De nombreux citoyens anglais la perdent. Ils travaillent pour des agences, font du travail à l’appel. Ils n’ont pas une activité qu’ils peuvent nommer, décrire. L’estime de soi s’érode. Le premier jour de nos recherches, dans ma ville, une petite ville industrielle des Midlands, nous avons rencontré un garçon de 19 ans. Dans sa chambre, il avait un matelas sur le sol et un frigo. Le frigo était vide. Il avait honte de nous dire que la semaine d’avant il avait passé trois jours sans manger. Un de ses copains a été réveillé à cinq heures du matin par l’agence de placement. Il est arrivé à l’entrepôt à 6 heures – mais il n’y avait pas de travail… Ils sont des centaines de milliers dans cette situation, des jeunes gens ordinaires. Ils renoncent aux aides de l’Etat parce que l’humiliation est trop grande de se soumettre à la bureaucratie.

- Quel impact le Brexit va-t-il avoir sur le cinéma britannique?

- Le Brexit n’est pas une bonne nouvelle pour le cinéma. Nombre de nos films sont des coproductions et je me sens plus proche d’une tradition cinématographique européenne que de la tradition transatlantique. Si nous rencontrons des difficultés à travailler avec l’Europe, cela risque de pousser le cinéma britannique à aller plus encore de l’autre côté de l’Atlantique, alors que nous sommes déjà colonisés par le cinéma américain. Le Brexit va amplifier cette dérive. Certaines organisations européennes, comme Eurimages, sont précieuses, mais l’Union Européenne est une entité menée par les intérêts des grandes entreprises. C’est terrible. L’Union européenne n’aide pas les gens. Regardez la Grèce, humiliée, forcée de vendre ses biens. C’est répugnant. L’Union doit changer. L’autre problème, c’est que la plupart des gens qui ont voté pour la sortie de l’Angleterre ne sont malheureusement pas ceux qui voulaient faire de l’Europe une union solidaire, au contraire. Ils veulent se débarrasser des lois protégeant les travailleurs et l’environnement. Ils veulent exploiter les gens de façon plus impitoyable, baisser les salaires, alléger la fiscalité des entreprises. Nous passons d’une mauvaise organisation à une situation pire…

- Votre seconde Palme d’or n’a pas manqué de soulever des polémiques. Comment les vivez-vous?

- Cette Palme d’or a beaucoup de valeur pour nous. Elle dit que cela un sens de parler de ces sujets au cinéma. On savait qu’il y aurait beaucoup d’hostilité émanant de la droite lorsque le film sortirait en Grande-Bretagne. L’approbation du Grand jury cannois nous donne de la force, et donne de la force aux cinéastes pour montrer le monde tel qu’il est. Pour descendre dans la rue, plutôt que se réfugier dans un monde de fantaisie. Nous avons l’habitude d’être attaqués. La première fois que nous avons eu de la chance à Cannes, avec Le Vent se lève (consacré à la Révolution irlandaise, ndr), on m’a accusé de haïr mon pays, d’être le pire propagandiste depuis Leni Riefenstahl. Un journaliste de droite a écrit: «Je n’ai pas vu le film, je ne veux pas le voir parce que je n’ai pas besoin de lire Mein Kampf pour savoir quel salaud était Hitler»… La Palme d’or nous aide à supporter la haine de la classe dirigeante britannique.


La course d’obstacles du sans-emploi

Au terme de quinze questions posées par téléphone («Pouvez-vous lever la main au-dessus de la tête?», «Avez-vous des pertes de conscience?»), Daniel Blake (Dave Johns) a été décrété apte au travail. Quelques mois auparavant, ce charpentier de Newcastle, veuf, 59 ans, a fait une grave crise cardiaque. Son médecin lui a interdit tout effort. Mais les services sociaux, après enquête sous-traitée par un call center délocalisé, le contraignent à rechercher un emploi sous peine de sanctions. Cet «homme malade recherchant des boulots inexistants» entame un parcours kafakaïen auprès de fonctionnaires paternalistes.

Dans le labyrinthe, il croise Katie (Hayley Squires), elle aussi dans la panade: elle a deux enfants de pères différents, les services sociaux l’ont relogée à 450 kilomètres de Londres, elle a 12 £ en poche… Daniel noue une relation paternelle avec la jeune femme. Il distrait ses enfants, la soutient dans ses démarches. Katie cherche des ménages à faire, se prive de nourriture. Lui faudra-t-il perdre l’estime d’elle-même pour nouer les deux bouts? Ces deux fracassés sont emblématiques d’un tissu socio-économique ravagé – 1300 candidatures pour huit postes dans une chaîne de café… Seuls survivent les aptes au système D, comme le voisin qui vend à prix cassé des chaussures made in China.

Un citoyen

Avec Jimmy’s Hall, on a pu craindre que Ken Loach, le chantre inlassable de la classe ouvrière anglaise, n’avait plus rien à dire. Lui-même parlait de retraite. Il retrouve tout son mordant dans Moi, Daniel Blake. Il est jamais plus à l’aise que dans le monde contemporain, auprès des classes sociales les plus défavorisées dont il révèle le courage (Riff Raff, Raining Stones, Ladybird…). Il n’y a pas une once de graisse dans Moi, Daniel Blake, pas la moindre concession au mélodrame. Sèches comme des coups de trique, d’une pudeur irréprochable, les scènes célèbrent la solidarité de ceux qui n’ont plus rien, la persistance de l’humour au fond du trou et l’esprit de rébellion toujours vif.

Sous menace de sanctions, les services sociaux ont contraint Daniel à suivre un «atelier CV». Il en a rédigé un, à sa façon. Ce manifeste manuscrit ne lui a pas ouvert les portes de l’embauche, mais servi d’éloge funèbre: «Je suis un homme, pas un chien. Un citoyen – rien de moins et rien de plus». Tout est dit.


****Moi Daniel Blake (I, Daniel Blake), de Ken Loach (Royaume-Uni, Belgique, France, 2016), avec Dave Johns, Hayley Squires, Sharon Percy, 1h40.

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