Cinéma

Ken Loach: «La politique de droite de notre gouvernement ne changera pas»

«Sorry We Missed You» sort mercredi dans les salles. Quelques questions au cinéaste britannique ainsi qu’à Paul Laverty, son fidèle scénariste depuis «Carla’s Song» en 2005

Le Temps: Pensez-vous que des films comme «Sorry We Missed You» ou «Moi, Daniel Blake», qui vous a valu il y a trois ans votre seconde Palme d’or, peuvent avoir grâce à leur médiatisation une quelconque influence sur la société britannique?

Paul Laverty: Daniel Blake a favorisé la perception positive qu’ont les gens des banques alimentaires. Je crois qu’un film, comme une chanson ou un roman, peut provoquer des prises de conscience. Ce qui est évident, par contre, c’est que cela n’influencera jamais la manière d’agir du gouvernement, qui utilise encore la faim comme une arme.

Ken Loach: La politique de droite de notre gouvernement ne changera pas vu qu’elle n’intègre pas la défense des ouvriers. Par contre, on peut aider à la construction et au renforcement d’une vraie opposition.

Dans une séquence émouvante du film, lorsque les parents découvrent que leur fils est passionné par les graffitis, la mère avoue qu’il y a tant de choses qu’ils ignorent sur leurs enfants. Comment faites-vous pour traiter avec justesse de cette génération qui a le futur entre ses mains?

K.L.: Au moment de l’écriture, nous ne devons pas imposer notre point de vue d’adulte. Puis, lors du casting et du tournage, nous faisons en sorte d’offrir aux acteurs l’espace nécessaire afin qu’ils puissent être eux-mêmes. Nous ne devons pas leur dire: «Voilà ce que nous voulons que vous fassiez.» Le jeune qui joue Harpoon, le copain noir du fils, dépense jusqu’à son dernier penny pour des vêtements. Nous l’avons laissé amener sa personnalité.

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A quel point les adolescents d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux que vous étiez?

K.L.: Ils sont essentiellement les mêmes, ils s’opposent à leurs parents, veulent être différents. Il s’agit toujours de cette idée de tuer le père pour avancer. C’est plutôt la manière dont on fait les choses que les choses elles-mêmes qui change.

P.L.: Si vous avez un job comme celui de Ricky, vous travaillez aussi le samedi et ne voyez pas beaucoup vos enfants. J’ai parlé à des pères qui se tuent au travail la semaine et sont désespérés de ne même pas pouvoir amener leur fils au football le samedi. Si vous n’arrivez plus à prendre le temps de parler à vos enfants, tout l’équilibre familial s’en ressent.

A quel point votre cinéma est-il influencé par la manière dont la société britannique évolue?

K.L.: Nos films se basent sur un travail d’observation, ils doivent donc refléter cette évolution. Il faut faire attention à ne pas amener des idées qui soient hors contexte ou datées.

P.L.: Un exemple: en 2002, alors que nous tournions Sweet Sixteen, il n’y avait pas une seule banque alimentaire et il était dès lors impossible de déterminer combien de personnes avaient besoin d’une aide alimentaire. Or l’an dernier, les banques alimentaires ont augmenté de 18%. Capturer ce genre de choses est important.

En 2007, «It’s a Free World» parlait de la paupérisation des ouvriers et de la précarité des emplois, mais était situé dans un milieu d’immigrés. Aujourd’hui, «Sorry We Missed You» montre que ces problèmes concernent également les Anglais. Pensez-vous que vos films se répondent et racontent une grande histoire?

P.L.: Je pense qu’il est très important de répéter les mêmes choses afin d’éviter qu’elles deviennent insignifiantes. Nous n’avons pas, avec Ken, une sorte de plan général, mais simplement des thèmes qui nous passionnent. Et votre observation est bonne car ces deux films sont en effet complémentaires. Les travailleurs sont tellement fragilisés que cela ouvre de grandes possibilités d’exploitation.

Ce qui frappe, dans votre cinéma, c’est la manière dont vous effacez toutes les traces visibles de mise en scène…

K.L.: Toute la technique consiste en effet à cela. Il faut permettre au spectateur d’être directement connecté à ce qui se passe à l’écran. Pour ce faire, on tourne sans que les acteurs sachent ce qui va arriver ensuite. Ils reçoivent les indications au jour le jour afin d’être surpris. L’écriture de Paul est extrêmement précise, on parle beaucoup afin que le script soit le plus juste possible. Mais lorsque les acteurs le reçoivent, ils peuvent changer les dialogues, ajouter quelque chose de personnel, parce qu’à la fin, le film doit sembler spontané. On ne doit pas avoir l’impression que ce sont les mots de Paul, mais sentir que cela vient des personnages eux-mêmes, de leurs tripes. C’est comme un bon pianiste interprétant un impromptu de Chopin: il doit s’asseoir derrière son instrument et donner l’impression que cette mélodie vient de lui sortir de la tête.

En 2016: A Cannes, Ken Loach est entré dans le cercle des réalisateurs doublement primés

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