A cet instant précis, à l’instant où Kendrick Lamar s’avance enchaîné, en tenue de forçat, sur la scène californienne des Grammy Awards, on songe à tous ces Américains qui ont lancé des pétitions pour fustiger le petit poing levé de Beyoncé lors de la finale de football; ils croyaient avoir tout vu de ce retour de flamme politique dans la pop culture noire américaine. Et Kendrick débarque en file indienne, de bagne sudiste, il mêle deux de ses chansons, «The Blacker the Berry» et «Alright», dans un opéra jazz où l’Amérique pénitentiaire laisse la place à une Afrique passée par le filtre de Mardi Gras, de la Louisiane. Les rares plans sur l’assemblée ne révèlent qu’une chose: la sidération.

L’histoire des Grammys, ce sabbat hollywoodien qui s’obstine à danser sur les cendres de l’industrie musicale, est marquée par des performances péremptoires. Celle de Michael Jackson, lorsqu’il déjoue «Billie Jean» en 1984, et qu’il devient d’un pas inversé le King of Pop. Il s’agissait alors déjà de couleur de peau: ne pas rester le King of R&B, ne pas se contenter de son monde, défoncer les frontières raciales.

30 ans plus tard, on pourrait croire que tout a changé. C’est pire en réalité. Qu’un artiste né en 1987 dans la banlieue intérieure de Compton, en revienne aux formes les plus incandescentes de critique sociale, qu’il parle dans son morceau de meurtres d’Afro-Américains et qu’il finisse son show par une carte de l’Afrique où le nom de Compton est imprimé, tout cela pue la défaite de la société post-raciale.

Une pose devant les grilles de la Maison Blanche

Sur la pochette de son troisième album sorti il y a quelques mois, «To Pimp A Butterfly» dont le titre raille celui du roman «To Kill A Mockinbirg» de Harper Lee, Kendrick Lamar pose avec sa bande devant les grilles de la Maison Blanche. Mardi matin, après la victoire triomphale du rappeur aux Grammys, le compte Twitter de la présidence américaine bénissait Kendrick Lamar et «tous ces artistes qui œuvrent à un futur meilleur».

Clin d’œil à un artiste qui a déjà eu les honneurs des salons washingtoniens et que Barack Obama n’omet jamais de glisser dans ses playlists. Le président ne peut en réalité que constater l’ampleur des dégâts. Kendrick a donné son hymne aux émeutes de Ferguson, il traite dans une poétique de champ de bataille les dérives policières, les ghettos dont on ne s’extrait pas. Chrétien radical, il est Malcolm X avec la foi de Martin Luther King.

Il a grandi dans des rues étranges

Kendrick Lamar est apparu sans qu’on s’en aperçoive. Ses parents chicagoans lui ont donné le 17 juin 1987 le nom d’un chanteur de soul, Eddie Kendricks. Il a grandi dans ces rues étranges, faussement résidentielles, implacablement ségréguées, de Los Angeles. Dans le film «Straight Outta Compton», qui chante la mémoire vive du groupe de rap N.W.A. et de son maître d’œuvre, le producteur Dr. Dre, on relit la naissance du gangsta rap, l’invention d’une contre-culture par le flingue brandi, les voitures lustrées et le verbe tellurique. En quelques morceaux, grâce notamment à son association avec Dr. Dre, Kendrick s’impose. Son premier album, «Section.80» en 2011, puis «Good Kid, M.A.A.D City», fomentent un hip-hop qui puise à toutes les sources, dont la conscience historique rivalise avec la vitalité mélomane. Lamar est un gourou instantané.

Lors de la cérémonie des Grammys, il est monté sur scène. Ice Cube lui remettait l’un des cinq bidules dorés qu’il emporterait. Kendrick Lamar a rendu hommage aux prédécesseurs, à Snoop Dogg, à Nas, à ces artisans du rap qui n’ont jamais obtenu ces trophées.

Le petit bonhomme au calme patriarcal s’inscrit dans une histoire du hip-hop. Son album «To Pimp A Butterfly» récupère la voix de 2Pac dont il avait assisté, adolescent, au tournage d’un clip. Il va chercher plus loin: le héros funk George Clinton fait partie du casting, Snoop Dogg, Pharrell Williams, mais aussi le DJ Flying Lotus, le chanteur Bilal et le pianiste Robert Glasper. Kendrick coagule autour de lui les révolutions silencieuses du hip-hop, cette orgie esthète dans laquelle le jazz, la soul, le rock, sont les outils d’une désincarcération. Au moment où l’Amérique assigne à résidence ses communautés, où elle joue clan contre clan, Kendrick Lamar explose les barrières.

Aux sources de l’ouragan Lamar

Pas un hasard si D’Angelo obtient lui aussi deux récompenses aux Grammys avec son album «Black Messiah»; il a été, avec son album «Voodoo» en 2000, une des causes les plus évidentes de l’ouragan Lamar. Lui aussi mêle un discours profondément politique à un colossal brouillage des genres musicaux. Le hip-hop est une bibliothèque universelle, son salut passe par la conquête. Alors, on pourrait voir les choses avec optimisme. Kendrick Lamar a terrassé la concurrence. Il produit sur la scène la plus conformiste du monde un spectacle où les vers révolutionnaires d’Amiri Baraka croisent le feu avec le saxophone d’Ornette Coleman, avec les tambourineurs de Congo Square à La Nouvelle-Orléans, avec les basses érotiques de Sly Stone. Il n’a pas 30 ans et il parvient à raconter en cinq minutes à peine quatre siècles de présence noire sur le continent américain.

Mais Kendrick Lamar abandonne les Grammy les plus importants à Taylor Swift (album de l’année), ou à Ed Sheeran (chanson de l’année). Hormis le clip, il n’obtient des statuettes que pour les catégories qui ont été définies pour sa communauté. Il n’est, pour cette assemblée, qu’un rappeur. Mais, filmé en très gros plan par trois caméras, dans un déluge stroboscopique, il finit son medley sur un monologue foudroyant. A cet instant précis, il est déchaîné.