Musique

Kendrick Lamar l’indigné

Le nouvel album du rappeur américain connaît un carton inattendu aux Etats-Unis, révélant son auteur, ex-gosse des ghettos, en poète corrosif et révolté

C’est devenu routinier. Qui veut intensifier le buzz doit désormais laisser filtrer sur la toile des informations cryptiques, et au compte-gouttes si possible, avant de publier un nouveau disque. S’en dispenser? On vous taxe de ringard! Ainsi deux ans après la publication du décoiffant «To Pimp a Butterfly», Kendrick Lamar publiait le 14 avril «DAMN.»: quatrième album à cran où traînent, choix curieux, Rihanna et U2. Résultat? Un lancement spectaculaire aux Etats-Unis, où le rappeur bouscule Drake et s’envisage comme le porte-voix de sa communauté dressé contre «tout ce qui ne va pas».

Ascension dans les charts

Dimanche 16 avril. On en est encore à savourer le single «HUMBLE» fraîchement paru, que le public du festival californien Coachella le reprend à tue-tête durant le concert de Lamar, exactement comme s’il s’agissait là d’un classique partagé de père en fils depuis les Eighties. Le lendemain, «DAMN.» commence son ascension dans les charts, cumulant à ce jour 600 000 exemplaires vendus – ou l’équivalent en streaming et téléchargement. Un emballement sitôt accompagné de rumeurs où il est question d’un nouveau disque intitulé «NATION» qui attendrait dans les cartons, promis à former avec son prédécesseur un tout conceptuel – dont le titre se lirait «DAMNATION».

Commentaire lucide sur l’ère post-Obama

La chose est d’abord espérée le week-end de Pâques. Mais rien. Alors on patiente. Dur. Comme on avait langui jusqu’à ce que sorte finalement l’an dernier le Blonde de Frank Ocean. Mais comment justifier cette patience dévote pour l’un et l’autre artiste? En reconnaissant que, non contents de rénover les musiques urbaines, tous deux offrent un commentaire d’une lucidité crue sur l’ère post-Obama. Sur l’intolérable d’habiter un corps noir au creux d’une Nation blanche et brutale.

«Je ne voudrais pas que tu te couches dans un rêve, écrit Ta-Nehisi Coates dans l’essai «Colère noire» (2016). J’ai décidé de ne rien te cacher.» A sa manière, en boxant inlassablement une Amérique déloyale avec ses enfants, Kendrick Lamar marche dans les pas de James Baldwin ou Toni Morrison, figures intellectuelles afro-américaines cruciales dont, sans probablement le réaliser, il prolonge la réflexion engagée sur la «question raciale» aux Etats-Unis. «L’Amérique est-elle honnête ou nous prélassons-nous dans le péché, demande-t-il dans «XXX». Passe-moi le gin, je le mélange au sang américain.»

A lire: Mais qui est Kendrick Lamar?

Le mouvement Black Lives Matter

Depuis les sixties, pas une décennie n’a lieu sans qu’un artiste noir rappelle à l’Amérique puritaine «les violences commises envers mon frère», comme l’écrivait Baldwin. Hier, James Brown ou Nina Simone réclamaient réparation. Puis c’était à Public Enemy ou N.W.A de se placer délibérément au centre de la cible, défiant l’establishment de presser sur la gâchette. Ce que ce dernier n’a pas manqué de faire. Et ce jusque dans les années Obama marquées par les émeutes raciales de Ferguson ou de Baltimore.

Là, le mouvement militant Black Lives Matter né, ses clips ou manifestations reprenant le refrain de «Alright» («Nigga, We Gon’Be Alright»), tube amer de Lamar. En lui, kid de Compton grandi dans l’un des quartiers parmi les plus difficiles de Los Angeles, on voit soudain un héraut de la cause noire en Amérique.

Statut d’icône

Invité d’honneur à la Maison-Blanche ou bien débarquant vêtu en taulard sur la scène des Grammy Awards, ce fils d’un ex-membre de gang embrasse ainsi un statut d’icône auquel il n’avait certainement pas songé six ans plus tôt. C’était alors, à 23 ans, la sortie de sa première mixtape, suivie de la publication d’un premier album balèze, «Good Kid, m.A.A.d city», soutenu par Dr Dre.

Déjà observé en rapper prometteur et à belle gueule, «K-Dot» se juge à peine plus tard en parolier surdoué, en narrateur génial et rimeur tout terrain finalement désigné par sa communauté pour supporter à présent une charge écrasante: imaginer un avenir au hip-hop mainstream et répéter à l’Amérique les terreurs qu’un enfant noir né dans ses quartiers pauvres doit sa vie durant supporter. La peur et son cortège de colère et dépression: «DAMN.», grande œuvre complexe et rétive, ne parle que de cela.


Kendrick Lamar, «DAMN.» (TDE/Universal Music)

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