Elles sont restées durant des décennies dans des boîtes, témoins oubliés d’une journée historique. Le 8 juin 1968, le photoreporter du magazine Look, Paul Fusco, se trouve à bord du train qui emmène le corps de Robert F. Kennedy de New York à Washington. Le sénateur a été assassiné quelques jours plus tôt dans la cuisine de l’hôtel Ambassador, à Los Angeles. Très vite, Fusco comprend que le sujet se trouve à l’extérieur du train, dans cette foule spontanément massée le long des voies. En l’espace de huit heures, il réalise un millier d’images. Vingt-cinq sont exposées à Arles, dix ans après avoir été révélées au grand public par l’éditeur Aperture.

Une femme serre son bambin contre elle, perdue dans la verdure. Elle regarde droit devant, en silence. Deux jeunes attendent sur la même mobylette. Trois sont juchés sur des poteaux. Plusieurs générations sont figées dans un jardin. Dans les villes, la foule est plus dense, les couleurs de peau se mélangent. L’Amérique entière semble se trouver là: jeunes, vieux, bonnes sœurs et midinettes, bourgeois et laborieux. Parfois, un drapeau américain est tendu à bout de bras, un écriteau bricolé à la hâte: «So long Bobby». Ils sont venus en amis. On dira plus tard qu’ils étaient deux millions.

Union rare

«Il ne s’agit pas d’un train funéraire comme celui de Lincoln, mais simplement d’un moyen de transport. Le cercueil avait été surélevé pour être visible de l’extérieur mais les rassemblements n’étaient ni prévus ni organisés. Les gens écoutaient la radio pour savoir où en était le convoi, note Clément Chéroux, co-commissaire de l’exposition aux Rencontres photographiques d’Arles et conservateur en chef de la photographie du Musée d’art moderne de San Francisco. C’est un moment d’union rare, dans une Amérique traumatisée par l’assassinat de Martin Luther King, la défense des droits civiques, les morts au Vietnam…»

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En accompagnant ses sujets d’un léger mouvement de l’appareil, Fusco donne ce flou caractéristique au pourtour des images. Un trait qui fait leur force et les rend si touchantes aujourd’hui, mais peut-être l’une des raisons de leur quasi-absence de publication à l’époque.

Scrutant les nombreux appareils que les spectateurs tiennent en main, Rein Jelle Terpstra a eu envie de retrouver leurs images. «J’ai commencé avec les archives, les musées, les bibliothèques, puis j’ai utilisé les réseaux sociaux; je suis devenu membre de 450 pages Facebook!» explique le Néerlandais. Terpstra récupère quelque 200 documents de cette journée-là, tirages, diapositives ou super-8. Malheureusement, une cinquantaine seulement sont affichés à Arles.

Beaucoup d’images sont en couleur, elles montrent le train, banal, ou l’attente. Dans la page arrachée d’un vieil album de famille, un garçonnet pose fièrement à côté des rails «waiting for the funeral train» (en attendant le train funéraire). Dernière partie de l’exposition, le plasticien Philippe Parreno a reconstitué une partie du trajet du 8 juin 1968. Filmées depuis un train, les images – hypnotisantes – avalent une centaine de figurants sixties, parfois dans les mêmes poses que les modèles de Fusco. L’émotion, à nouveau.

Drapeaux de plastique

Si cette exposition est l’une des plus marquantes des Rencontres, elle prend plus de force encore après que l’on a vu celle de Michael Christopher Brown, Yo soy Fidel. L’Américain se trouve à Cuba au moment du décès du Lider Maximo le 25 novembre 2016, pour un travail documentaire sur la scène électro. Il s’immisce dans le cortège qui transporte le corps de Fidel Castro.

«Je savais que ce serait un voyage très fort en émotions. D’abord, le convoi reprenait le trajet de la caravane victorieuse de 1959, de Santiago à La Havane, mais dans l’autre sens. Ensuite, en tant que photographe, j’avais évidemment en tête le travail de Paul Fusco sur Kennedy.» Durant quatre jours, la vieille voiture de location précède les véhicules officiels et Michael Christopher Brown photographie les Cubains regroupés le long des routes. Les écolières en uniforme et les familles font écho aux Américains de 1968. L’attente, la tristesse se répètent.

Mais les drapeaux sont ici légion, petits, en plastique, de ceux que l’on brandit pour les matchs de football. Les portraits de Castro également, tous identiques. «Une partie de la foule était clairement obligée d’être là: les fonctionnaires, les écoliers, les employés amenés par leur patron. Beaucoup de vieillards, qui n’avaient connu que Castro, semblaient véritablement endeuillés. D’autres, victimes du régime, voulaient simplement faire partie de l’événement», estime le reporter. Au passage des voitures, quelques cris et gestes victorieux: affirmation que le castrisme perdurera ou exultation d’enterrer un tyran? A la nuit tombée, les habitants ne sont plus éclairés que par les phares des voitures. Parfois seuls, sous la pluie, ils rejoignent leurs frères américains dans la prière. Au «So long Bobby», certains répliquent par un «Yo soy Fidel».


«The Train», jusqu’au 23 septembre à l’Atelier des forges, dans le cadre des Rencontres photographiques d’Arles. Catalogue aux Editions Textuel.

«Yo soy Fidel», jusqu’au 23 septembre au Monoprix, dans le cadre des Rencontres photographiques d’Arles. Catalogue aux Editions Damiani.