Avec Kenzo Tange, décédé mardi à 91 ans d'une crise cardiaque à son domicile de Tokyo, c'est un architecte aux réalisations parmi les plus élégantes qui disparaît. L'un de ses chefs-d'œuvre, le gymnase national pour les JO de Tokyo (1964), est souvent présenté comme l'une des plus belles structures construites au XXe siècle. Avec ses deux voûtes concaves, couvertures légères réalisées selon la technique des voiles pré-tendus, ce bâtiment donne l'impression d'un grand oiseau en train de déployer ses ailes pour prendre son envol.

Durant toute sa carrière, Tange s'est distingué par un mélange audacieux de sobriété et d'harmonie, de principes traditionnels japonais et d'esthétique occidentale, de sensibilité et de rationalisme. «L'architecture doit avoir affaire avec quelque chose qui fait appel au cœur humain, mais les formes de base, les espaces et les apparences doivent rester logiques», aimait-il rappeler.

Né en 1913 dans la petite ville d'Imadari dans l'île de Shikoku, Kenzo Tange depuis tout enfant désirait devenir architecte et «quand j'ai vu les dessins du Corbusier dans un magazine japonais dans les années 1930, ma décision fut prise.» Après des études d'architecture à Hiroshima et de techniques à Tokyo (1935-1941), Tange intégrera du reste l'agence de Kunio Maekawa, disciple du Corbusier. Parmi ses autres sources d'influence, il aimait à citer aussi Michel-Ange, le maître de la Renaissance italienne, et Walter Gropius, le premier directeur du Bauhaus. En 1987, à 74 ans, Kenzo Tange sera récompensé par le célèbre Prix Pritzker d'architecture.

Ses premiers projets, à cause de la guerre, ne verront jamais le jour. Et c'est par la reconstruction d'Hiroshima qu'il se fait connaître en 1946, en réaménageant le centre de la cité et en concevant le parc de la Paix. Adepte du style international à ses débuts, il évolue vers l'intégration des lignes traditionnelles japonaises mais se montre aussi sensible aux technologies modernes. Son travail de diplôme, déjà, portait sur les flux de mouvements et de communications d'une grande ville. Ses réflexions donneront naissance au groupe Metabolism. Enseignant à Tokyo, ou à Harvard, à Princeton, à Berkeley, Tange prenait plaisir à embarquer ses étudiants dans des visions utopistes. «A notre époque, un travail créatif s'exprime à travers l'union de la technologie et de l'humanité.» Néanmoins, il a su œuvrer dans le simple et le modeste avec une pureté exemplaire. Son petit Musée des arts asiatiques de Nice (1998) en est la parfaite illustration.

La synthèse qu'il a réussie a valu à son bureau (http://www.ktaweb.com) des commandes dans le monde entier, dans des contextes aussi divers que l'ultramoderne Singapour (centre des télécommunications et différents buildings, dont celui de la United Overseas Bank et ses 280 mètres de hauteur), que les pays arabes (différents projets d'universités, Oran, Amman; palais royal à Djedda en Arabie saoudite, 1982) ou en Italie (aire de foire à Bologne, plan directeur du nouveau quartier des affaires de Naples). Olivetti lui a confié la conception de son quartier général au Japon. L'ouverture d'esprit de Kenzo Tange lui fait relire aussi bien une place comme celle d'Italie, à Paris, qu'il balise d'un bâtiment appelé Grand Ecran, que les cathédrales gothiques dont il s'inspire pour construire celle de Tokyo, Sainte-Marie, dont la forme en croix s'élève en s'amincissant vers le ciel. Un éclectisme tout en finesse.