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Kery James, un rappeur engagé.
© AFP

Musique

Kery James: «Le rap a perdu son aspect éducatif»

A l’heure où le hip-hop français ne cesse de suivre la tendance narcissique dictée par la scène américaine, Kery James continue de clamer des textes engagés et rassembleurs. Interview à l’occasion de la sortie de son nouvel album, «Mouhammad Alix», qu’il présente ce vendredi au Palladium de Genève

Vingt-cinq ans de carrière. Quand on y pense, c’est comme si Kery James avait toujours été là, presque témoin de la naissance du rap français. Le rappeur a su se faire discret, sans jamais créer le buzz ni devenir une évidence auprès du grand public. Mais en traçant sa propre route, Alix Mathurin, de son vrai nom, a réussi à garder l’équilibre dans un milieu en constante mouvance. Aujourd’hui, il force la reconnaissance générale de la sphère hip-hop, qui le considère comme l’un des derniers rescapés de cette frange du rap que l’on appelait «conscient». Après avoir annoncé à maintes reprises vouloir quitter la musique, ce qui est presque une coutume dans le milieu, Kery James remonte sur le ring trois ans après «Dernier MC» et publie un sixième album, «Mouhammad Alix», dont le nom rend hommage au fameux boxeur décédé cet été. Un disque qui prouve que le Français de 38 ans n’a pas fini de défendre les banlieues métissées et de dénoncer les injustices que véhiculent selon lui les hauts dirigeants.

Le Temps: Vous êtes souvent présenté comme l’un des derniers survivants du rap engagé. Où est-il passé?

Kery James: Quand j’ai connu le rap, il était de fait conscient. L’un de mes premiers textes s’appelait «Halte au racisme». Je ne m’étais pas demandé s’il était engagé ou non. Pour moi, c’était le rap tel que je le connaissais. Aujourd’hui, il a tellement évolué que les mots «contestataire» et «conscient» sont devenus qualificatifs d’un sous-genre. On m’identifie à cette tranche alors que j’ai juste l’impression de faire ce que cette musique a toujours été.

– Dans votre nouvel album, «Mouhammad Alix», le titre «La rue ça fait mal» parle d’un vécu douloureux. Les jeunes rappeurs ont-ils trop tendance à glorifier la banlieue?

– Que ce soit dans le hip-hop américain ou le rap français, on présente la rue comme quelque chose de glamour. Alors que ce que j’ai connu est fait de larmes et de sang. C’est tragique. J’ai été élevé avec les films «Boyz N the Hood» et «Scarface», qui m’ont fait comprendre pourquoi je ne voudrai jamais être un gangster. Le rap d’aujourd’hui a tendance à glorifier ce style de vie, je trouve ça assez puéril. Personnellement, j’ai toujours parlé de la rue pour sensibiliser les gens sur ces conditions précaires et cette violence, afin d’essayer d’y remédier.

– Vous dites d’ailleurs que vous n’écoutez plus de rap. Vous avez bien un avis sur les rappeurs du moment?

– Non, je ne les écoute vraiment pas. J’ai arrêté d’aimer le rap en 1999. Je ne me reconnaissais plus dans la direction qu’il prenait. Avant, les textes avaient vraiment du fond. Ils me donnaient envie de m’intéresser à un sujet ou à une personnalité. Je pense que le rap a perdu son aspect informatif et éducatif.

– Les jeunes d’aujourd’hui préfèrent peut-être une musique plus légère par peur d’affronter la réalité?

– C’est possible, mais je pense que la société les tire vers le bas. Les émissions télé sont de plus en plus abrutissantes, les jeunes ont beaucoup moins de vocabulaire qu’avant, certains ne savent même plus écrire. Il y a une culture de la médiocrité qui creuse une véritable carence.

– Etant donné leur influence, les rappeurs ont sûrement une part de responsabilité dans l’éducation des jeunes…

– Tout à fait. Ce serait hypocrite de le nier. On sait bien qu’un adolescent en rupture avec ses parents va chercher un certain réconfort dans la musique, et notamment dans le rap. En tant que rappeur, on participe forcément à leur développement. Ce qui ne veut pas dire qu’on est les seuls responsables. S’il y a de la délinquance en banlieue, c’est avant tout à cause de la précarité.

– Vous avez affirmé que «l’ignorance est le terreau de tous les dangers.» L’éducation est-elle la solution aux problèmes actuels?

– Bien sûr, car il n’y a pas plus dangereux qu’un ignorant. Il n’est même pas capable de savoir ce qui est bénéfique pour lui-même, comment voulez-vous qu’il se comporte en société? L’éducation est le meilleur moyen d’atteindre un rang social qui permet l’intégration et l’accès au pouvoir de décision. C’est d’ailleurs pour cela que mon association A.C.E.S. (Apprendre Comprendre, Entreprendre et Servir) permet de financer les études de jeunes défavorisés.

– En écoutant vos disques et en suivant vos combats, on sent que vous êtes une sorte de porte-parole de la banlieue, mais aussi des communautés noires et musulmanes…

– En prenant la défense de ces communautés, c’est toute la population française que j’essaie d’apaiser. Je considère que je n’ai jamais défendu les banlieues de manière aveugle; j’ai toujours essayé d’apporter de la nuance. Aussi, je n’accuse jamais le peuple français de racisme. Contrairement aux politiques et aux médias dont je conteste les actions.

Vous avez d’ailleurs le projet de lancer un site d’information du nom de banlieusard.fr? Le rappeur Booba l’a également fait récemment avec oklm.com…

– Comme je me plains souvent des médias et de leur manière de traiter l’information, j’ai souhaité être cohérent et lancer mon propre site participatif. Proposer un angle différent pour traiter de la politique et de la culture. Booba a également montré cette volonté d’indépendance, mais la différence, c’est que j’utilise la musique comme un moyen, une arme. Le rap n’est pas mon combat. Le projet n’est pas encore concret, je dois encore le faire mûrir dans mon esprit. Mais il existera.


 

Kery James, «Mouhammad Alix» (Universal Music). En concert le vendredi 21 octobre au Palladium, Genève. www.soldoutprod.com

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