Genre: roman
Qui ? Kevin Powers
Titre: Yellow Birds
Traduit de l’anglais par Emmanuelleet Philippe Aronson
Chez qui ? Stock, 255 p.

Pour savoir comment les romanciers américains ont perçu la guerre d’Irak, il faut lire Seul dans le noir de Paul Auster, Point Oméga de Don DeLillo, certaines nouvelles réunies dans C’est très bien comme ça d’Annie Proulx ou cette tragicomédie à la Robert Altman que vient de signer Ben Fountain, Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn. Il y évoque la descente aux enfers – et la récupération médiatique qui suivit – des Marines de la compagnie Bravo pendant la bataille de Falloujah, une compagnie à laquelle Kevin Powers fait aussi allusion au détour de Yellow Birds, un roman dévastateur – et parfois célinien – qui s’attaque de plein fouet à la guerre d’Irak. Né en Virginie – où il s’est engagé dans l’armée à la fin de son adolescence –, Powers a combattu en Irak entre février 2004 et mars 2005. Il avait alors 23 ans et fut mitrailleur à Mossoul puis à Tal Afar, rebaptisée Al Tafar dans son récit. Son premier cadavre, il l’a découvert au bord d’une route, puis il a vu tomber ses propres camarades et ces épreuves ont fait de lui un écrivain, l’auteur à jamais traumatisé de Yellow Birds, dont le titre évoque un hymne militaire de son pays.

John Bartle, le narrateur, a 21 ans. Avant de partir pour l’Irak avec son cadet Daniel Murphy, 18 ans, il a promis à la mère de ce dernier de le ramener vivant aux Etats-Unis. Puis ils ont débarqué en plein cauchemar, dans la poussière rougie par le sang d’Al Tafar. La peur de chaque instant. Les orages d’acier dans une ville dévastée. Les tireurs cachés sur les toits. Les offensives et les embuscades. Les civières chargées de corps déchiquetés. Les jeunes bidasses transformés en morts-vivants. Le staccato des mortiers et les tympans perforés à cause des déflagrations. La liste des blessés ou des tués qui s’allonge à chaque assaut. Les chiens qui errent avec des bras humains dans la gueule. Les cadavres jonchant les avenues éventrées par les bombes. «Nous n’étions pas destinés à survivre. La guerre prendrait ce qu’elle pourrait, elle était patiente. Et je sais qu’elle irait jusqu’au bout. Pendant notre sommeil, elle frottait ses milliers de côtes par terre en prière. Lorsque nous poursuivions notre route malgré l’épuisement, elle gardait ses yeux blancs ouverts dans l’obscurité. Nous mangions, et la guerre jeûnait, se nourrissant de ses propres privations. Elle faisait l’amour, donnait naissance et se propageait par le feu», dit le soldat Bartle avant de faire l’inventaire des multiples opérations militaires en compagnie de Murphy et de leur sergent, Sterling, une tête brûlée qui «brille dans la mort et la brutalité» mais qui finira pourtant par se suicider.

C’est un vacarme perpétuel que fait entendre Powers, une bande-son réduite aux crépitements des armes, aux explosions et aux cris de haine des combattants dans une ville qui «semble tendre les bras vers les cieux pour s’extraire de la poussière» et qui, «usée jusqu’à la corde», sera transformée en «une vallée de béton et de briques criblées de balles dans laquelle brûlent encore des voitures délabrées».

La suite, c’est la brutale disparition de Murphy. Guidés par un muletier irakien, Bartle et Sterling retrouveront son cadavre affreusement mutilé au pied d’un minaret et, pour laver toute cette horreur, ils le jetteront dans les eaux du Tigre – ce qui leur coûtera très cher.

Pour Bartle, le retour à la vie civile sera un autre calvaire. Dans l’avion qui le ramène au pays, sa main continue à se tendre «pour se refermer sur la crosse d’un fusil absent» et il a l’impression d’être assis à côté des fantômes de ceux qui ont laissé leur peau en Irak. «La disparition de Murphy devenait une tombe à tout jamais béante, j’étais devenu une sorte d’infirme», dit Bartle, qui devra affronter la mère de son camarade et qui finira par se réfugier dans une cabane, au pied des Blue Ridge Mountains. Avec ce commentaire: «J’étais comme le conservateur d’un petit musée désert. Je n’attendais pas grand-chose de moi-même. Je rangeais parfois un souvenir de la guerre dans une boîte à chaussures pour le remplacer par un autre: une douille par ici, un morceau de l’épaule droite d’un uniforme par là.» De ce voyage au pays de la mort, Powers restera le peintre halluciné, témoin des pires sauvageries commises au nom de l’absurde. Son récit est la chronique minutieuse d’une telle folie, avec des images qui nous sautent à la figure comme autant de grenades.

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Kevin Powers

Extrait d’une interview au «Guardian»

«J’ai écrit ce livre pour répondre aux gens qui ne cessaient de demander «à quoi ça ressemble, là-bas».Les informations sur la guerre en Irak ne manquent pas. Mais sur ce que cela représente physiquement, émotionnellement, psychologiquement, il n’y a rien»