Critique: récital de piano à la Salle des Combins au Verbier Festival

Khatia Buniatishvili et ses élans indomptés

Si douée. A 28 ans, Khatia Buniatishvili figure parmi les pianistes les plus prometteuses de sa génération. Elle possède des moyens exceptionnels, capable de déployer des trésors de sonorités. Très applaudie mardi soir au Verbier Festival, la Géorgienne a fait montre de son incroyable technique et de dons exceptionnels. Et pourtant, son jeu manque de cohérence. En l’écoutant, on a l’impression que son imagination fuse mais qu’elle n’est pas capable de canaliser ses idées au service de la musique.

Rien que son programme, déjà, est curieusement bâti. Elle commence avec Gaspard de la Nuit de Ravel (une œuvre redoutable que l’on verrait plutôt en deuxième partie) et aligne des pièces de bravoure de Liszt, dont certaines feraient d’excellents bis (La Campanella, Grand galop chromatique). Puis elle termine avec les Trois Mouvements de Petrouchk a de Stravinski – toujours dans le registre athlétique et brillant.

Sous ses doigts, «Ondine» (la première pièce de Gaspard de la Nuit) dégage un climat onirique. Les traits sont limpides et fluides, avec une once de rubato. Or ce rubato – plus accentué dans les deux pièces qui suivent – dénature la pensée de Ravel. «Le Gibet» est pris à tempo retenu. On y entend le glas, lancinant, mais à force de tout détimbrer et de jouer «pianissimo», le son perd de sa consistance. Dans «Scarbo», elle s’appuie sur sa formidable virtuosité. Les sonorités sont tour à tour volcaniques et chatoyantes; le côté fantasque du morceau est bien rendu, mais dans les grands «crescendi», elle accélère le débit de manière excessive. Ses doigts filent à une telle allure qu’on a l’impression qu’elle «mange» certaines notes. On est plus proche de Scriabine (avec ces vertiges de sensations) que de Ravel qui réclame une très grande clarté.

Les Réminiscences de Don Juan de Liszt (paraphrase d’après le Don Giovanni de Mozart) autorisent ce genre de débordements. Le caractère outrancier de la musique colle au tempérament de Buniatishvili. Elle fait très joliment danser le thème «Là ci darem la mano» cité par Liszt. Puis elle se déchaîne en un torrent de sons. En deuxième partie, elle se montre plus sobre dans l’Etude de concert La Leggierezza, aux traits finement galbés et colorés. Feux follets est électrique, mais son jeu paraît maniéré dans la façon de traiter les rythmes (pourquoi les resserrer pareillement?). La Campanella – aux jolies couleurs pianistiques – subit ce même traitement en accordéon, avec des effets d’accélération et de décélération; la fin est hélas bâclée. Le Grand galop chromatique, pris incroyablement vite, est expédié en deux-trois minutes. La Rhapsodie hongroise No2 – très tzigane dans certains passages! – invite à ce genre de libertés, même si certains effets semblent un peu racoleurs.

Dans les Trois mouvements de Petrouchka de Stravinski, on apprécie les recherches de sonorités. Mais de nouveau, Khatia Buniatishvili bouscule la musique. On a l’impression d’une succession d’instantanés, comme si la pianiste jouait selon son feeling.

A force d’avoir tant d’aisance digitale, elle finit par être prise au piège de sa propre virtuosité. Son jeu en devient maniéré et épisodique sans soigner la ligne conductrice. C’est d’autant plus dommage qu’elle est capable de tirer de merveilleuses sonorités du clavier. Gageons qu’elle saura prendre de la hauteur dans les années à venir.