Les annulations de concerts sont la pire situation que les musiciens et le public puissent vivre. Pouvoir participer et assister à une soirée en direct ou en différé, même devant un écran, représente une respiration miraculeuse. Sollicitée par différents orchestres, la RTS a mis sur pied en quelques jours un programme d’enregistrements pour remédier à l’absence musicale de ces derniers temps.

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Quatre séances ont été organisées sur une semaine pour permettre de suivre des formations et des artistes de la région. Une aubaine pour le Sinfonietta qui collaborera avec l’Opéra de Lausanne dans un programme varié, l’Orchestre de chambre de Genève qui accompagnera le violoncelliste Gautier Capuçon et l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) qui interviendra à deux reprises, pour le grand concert de ses Amis et un très original Calendrier de l’avent. Tous bénéficieront d’une présence télévisuelle pour les Fêtes. Le service public au secours des institutions régionales, voilà qui redonne du sens et des couleurs à la mission de la RTS.

L’OSR a débuté ce mercredi, avec la retransmission en direct du concert de la pianiste franco-géorgienne Khatia Buniatishvili et le chef austro-hongrois Christoph Koncz, dans le 1er Concerto de Tchaïkovski et la 2e Symphonie de Brahms.

Un temps record

La répétition et le concert se sont déroulés devant une salle vide. Mais un nombreux public a pu et pourra continuer de vivre la soirée sur le site de l’OSR et de la RTS, ainsi que sur Arte Concert. La captation live sera en effet suivie d’un streaming agrémenté d’un montage, consultable pendant plusieurs semaines.

La productrice exécutive Chantal Bernheim a planché avec les responsables des formations musicales pour concevoir les programmes dans l’urgence. «Les périodes laissées vacantes par les suppressions de manifestations publiques nous ont poussés à imaginer des solutions de remplacement en un temps record.»

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«L’angoisse des musiciens et des organisateurs ou des responsables d’institutions a été attisée par le fait que tout est préparé comme si les choses allaient se faire, mais qu’en l’absence de visibilité sur l’avenir tout le travail réalisé pourrait se voir anéanti d’un coup. Cette fenêtre de quelques jours d’enregistrement est une chance sur laquelle nous avons bondi.»

Intimité plus sensible

En temps normal, rien ne remplace un concert vivant. Mais dans ces conditions exceptionnelles, la retransmission télévisuelle représente un véritable sauvetage. Le réalisateur Andy Sommer, pourtant habitué aux captations classiques depuis des décennies, avoue que le cas est particulier.

«D’habitude, elles se déroulent avec un public invité, dans une sorte de mise en scène pour obtenir un concert idéal. Comme avec Lang Lang ou Jonas Kaufmann, par exemple, ces événements rêvés sont créés dans une utilisation classique des caméras», explique-t-il. «Là, le but est différent. L’évolution ne se fait plus dans la frontalité puisque les caméras peuvent être installées entre la salle et la scène et à l’intérieur de l’orchestre. Il s’agit ici d’être le plus près possible des musiciens et des solistes pour obtenir une plus grande proximité et une intimité plus sensible.»

Au cœur de l’orchestre

Les zooms des téléobjectifs permettent ce rapprochement, pourquoi alors se risquer à aller gêner les interprètes? «Cela n’a rien à voir. Les cameramen se trouvent physiquement à 1,5 m des protagonistes. La baguette du chef pourrait toucher l’objectif si les caméras n’étaient pas disposées derrière lui. Elles sont au cœur de l’orchestre, parmi les musiciens.»

Pour les solistes, cette proximité peut être vécue diversement. «Certains adorent, comme Daniel Barenboim ou Lang Lang. D’autres n’apprécient pas. Khatia Buniatishvili se situe entre les deux. Elle est prudente. On se tient un peu plus loin pour ne pas perturber sa concentration.»

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Le rapport est plus intense qu’en situation traditionnelle. «Nous devons trouver un moyen de rendre encore plus fusionnel le lien entre le public et les musiciens. Pendant la pandémie, la distance a renforcé le sentiment d’isolement. Il est de notre devoir de rendre l’impression du spectacle vivant, de réhumaniser et de réchauffer la sensation de vide qui s’est installée depuis des mois.»

Un étrange et beau retournement de situation. Lors des séances d’enregistrement, les musiciens n’apprécient pas forcément l’intrusion des caméras. Là, ils l’attendent la joie au cœur. Pour une altiste du rang, le plus difficile demeure «l’absence de contact et de partage avec le public. Mais le bonheur de jouer et de se retrouver en situation de concert compense. C’est beaucoup mieux que rien du tout.»

Peau de porcelaine

Pendant ce temps, en coulisses, la soliste attend le top d’entrée et se prépare avec une simplicité désarmante. Après s’être épongé le visage et essuyé les mains sur une serviette tenue par sa sœur, Khatia Buniatishvili encourage les autres et se motive avant d’entrer en scène. Amicale avec le chef et affectueuse avec sa presque jumelle, la belle s’élance libre sur scène.

Dès qu’elle apparaît sur l’écran, une rencontre a bien lieu. La pianiste bénéficie d’angles de vue et d’éclairages flatteurs. On pourrait presque frôler sa peau de porcelaine, son visage enfantin et ses magnifiques anglaises de jais, filmés de face et de profil depuis l’intérieur du piano ou à côté du siège.

Le spectacle est total. La longue robe noire scintillante aux manches de voile et sa collerette de ballerine captent la lumière pendant que les mains enfantines déroulent les cascades d’octaves et d’arpèges à la vitesse du vent. La présence concentrée, sensuelle et généreuse de l’artiste captive autant que son jeu fulgurant. Dès que les premières notes résonnent, la voilà portée par un mouvement qui ne s’arrêtera que le silence revenu.

Le public ne peut qu’apprécier de suivre de si près son interprétation très personnelle du 1er Concerto pour piano de Tchaïkovski, aux tempi et aux nuances extrêmes. Le romantisme exacerbé, la virtuosité étourdissante et l’hypersensibilité de la musicienne offrent des points de vue assumés qui ont le mérite de proposer et de défendre des choix. Les vraies personnalités ne sont pas si fréquentes.

Un sentiment d’étrangeté

En quittant le plateau, Khatia Buniatishvili rayonne en lançant un joyeux «Toutes les notes y étaient!». Ce concert si spécial lui restera en mémoire. «C’est la première fois que je joue sans public. C’était compliqué au début de se sentir comme dans une séparation, privée de l’autre. Mais l’orchestre m’a entourée avec chaleur. Je me suis sentie portée par leur attention et leur bienveillance.»

L’impression de vide apparaît au moment des saluts. En salle, lorsque le jeune et dynamique Christoph Koncz invite l’orchestre à se lever pour prendre congé d’une assemblée virtuelle, l’étrangeté s’installe. Heureusement, dirigée par cœur et délivrée avec conviction et entrain par les musiciens, la 2e Symphonie de Brahms s’est déployée dans une belle clarté sonore. Soudé par l’élan du jeune homme de 33 ans, comme par l’incroyable talent de la pianiste du même âge, l’orchestre s’est réchauffé au feu des retrouvailles, à défaut d’enflammer une salle déserte. Mais derrière les écrans, les auditeurs ont dû applaudir pour compenser le silence qui s’est finalement abattu dans le Victoria Hall, à la fin de l’œuvre.