Classique

Khatia Buniatishvili sur les roses

La pianiste géorgienne est venue donner un récital à Genève sous le haut patronage de l’ambassade de la République d’Arménie en Suisse. Un concert à double face

C’est tout un spectacle, Khatia Buniatishvili. Mise en scène sur un lit de pétales rouges devant l’orgue du Victoria Hall illuminé de la même couleur, elle séduit le public avant même de poser les mains sur le clavier. Sa longue robe en dentelle noire est très moulante. Ses talons très hauts. Son décolleté arrière plonge sur une ligne de boutons diamantés qui suit les courbes généreuses du bas de son dos, savamment mis en valeur. Le rouge de ses lèvres et sa chevelure de jais étincellent. La gravure de mode va se mettre à jouer.

Une virtuose dans l’excès

Sa beauté de statue, ses vingt-neuf printemps rayonnants et sa technique fulgurante ont placé la pianiste au sommet d’un piédestal dont elle paraît indétrônable. En plus, on la dit charmante. Comment lui résister? Mais les jeux où elle excelle, ceux de l’apparence et de la pyrotechnie digitale, ne sauraient suffire à en faire l’interprète d’exception dont elle est qualifiée depuis quelques années déjà. Et son «tempérament de feu» n’a rien de comparable avec celui d’une Martha Argerich, qui l’invite pourtant régulièrement à son festival Progetto de Lugano.

Certes, la musicienne ne manque pas d’atouts. Sa vision des œuvres qu’elle empoigne n’a rien de banal ou de plat, encore moins de lisse. Mais que d’excès et de maniérisme pour dire les choses. Khatia Buniatishvili se situe dans la catégorie des musiciens qui se racontent et s’écoutent eux-mêmes, quitte à déformer la texture, la forme, la durée et le sens des rapports harmoniques, mélodiques ou dynamiques des partitions. C’est parfois intéressant, parfois déstabilisant et parfois insupportable.

Un discours dissolu

On ne remettra donc pas en cause sa stupéfiante virtuosité, qui fait se demander combien de doigts ou de personnes sont à l’instrument, bras et cheveux lancés au ciel. Il faut dire que les œuvres choisies sont là pour éblouir. Les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky autorisent les visions les plus variées et extrêmes. Mais si la vitesse stratosphérique et le martèlement sauvage procurent tout leur effet, la dilution sonore, les rubatos débridés et les noyades de pédale dissolvent le discours et l’arche tendue sous le morcellement formel.

Que dire aussi de l’usage systématique de basses foudroyantes alors que les chants se perdent dans un espace restreint d’aigus, sur des médiums survolés? Et encore de ce manque d’assise rythmique et de respiration qui voient s’enchaîner une première Ballade de l’Op.23 de Chopin toute embrumée et un Sushiki brouillardeux du père Komitas Vardapet, avec une Danse de Vagharchapat toute en volubilité d’Arno Babadjanian, une 2e Rhapsodie Hongroise de Liszt dans la transcription diabolique d’Horowitz à décorner les bœufs, et un Petrouchka de Stravinski délivré à la vitesse de la lumière?

La démonstration acrobatique de haut vol frise le surréel. Mais la musicalité, la réflexion, la poésie et l’introspection s’évaporent sous ce feu immaîtrisable.

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